(a)lpha-Belgique reprend ses travaux et continue d’interroger la question de l’évaluation dans la cité
Par François de Coninck,
Edouard Lambeau,
Thierry Van de Wijngaert
Nous désirons poursuivre cette année le questionnement que nous avons amorcé en février 2004 avec différents acteurs confrontés à la question de l’évaluation de leur travail. Jusqu’à présent, notre démarche a été orientée par le repérage et la compréhension des modalités et des avancées actuelles d’une forme d’évaluation des pratiques éminemment problématique, celle du tout quantifiable.
Si nous voulons, si nous devons impérativement interroger l’évaluation de notre travail, c’est que les modalités qui ont tendance à s’imposer aujourd’hui, généralement sous le vernis d’un même discours bienveillant, relèvent essentiellement du discours managérial. Elles se parent d’une fausse scientificité pour créditer une entreprise qu’il est à peine excessif de qualifier d’orwellienne. Sous des vocables comme ceux de qualité totale ou de management centré sur le client ou l’usager -un individu abstraitement défini et statistiquement interchangeable- se profile une tendance qui privilégie des modèles de production standardisés. Ces modèles vont à l’encontre de la richesse, de la diversité et de la singularité irréductible des pratiques concernées par l’humain. Les psychanalystes et, de façon générale, les travailleurs de la santé mentale ne sont pas les seuls à s’en inquiéter : c’est là le premier enseignement que nous retirons des rencontres de travail organisées dans le cadre d’(a) l p h a - b e l g i q u e. En effet, comme nous l’avons constaté grâce à nos invités, nous avons affaire à un mouvement de grande amplitude, qui touche de nombreux secteurs et qui s’insinue à tous les échelons du fonctionnement des institutions et dans les moindres recoins de la vie dans la cité.
Ainsi, ce que repère un médiateur scolaire entre curieusement en résonance avec les effets problématiques que l’évaluation made in Surmodernity produit dans une académie des beaux-arts ou dans un centre de santé mentale. Le pousse-à-la-norme devient le standard promu par de prétendus experts, visiblement ou de façon plus larvée. La singularité des pratiques s’érode au fur et à mesure de la mise en place des systèmes de classification, étouffant les désirs d’invention d’une pratique au cas par cas. La part d’humanité, au sens du « pas-tout », qui se construit au fil des rencontres dans le travail, n’y a pas droit de cité. L’évaluateur va à contre-courant de cette idée motrice que l’essentiel est dans les détails et n’intègre pas, à l’envers du vrai scientifique, l’impossible à quantifier.
Dans la perspective de ce monde de « qualité », le contrat, cette autre face de l’évaluation, est l’instrument majeur qui vient régenter les rapports sociaux à tous les niveaux. Cette idéologie est enrobée des atours les plus séduisants pour les citoyens anxieux ou déboussolés de notre époque : objectivité, scientificité, transparence, pragmatisme, satisfaction et qualité pour tous. Elle s’insinue subrepticement dans nos secteurs, à travers les modalités de contractualisation et d’évaluation de nos services.
Il est donc capital de réfléchir avec tous ceux qui ne sont pas prêts à voir leur pratique et leur existence réduites à une quantification absurde et féroce, qui nie la complexité de ce à quoi ils sont confrontés. Partant, il s’agit de se laisser enseigner par cette réflexion à plusieurs, de manière à tenter de modifier ces rapports de production standardisés qui nous enserrent au quotidien. Pour qu’un dialogue constructif puisse avoir lieu avec les responsables politiques, les administrations en charge des secteurs non marchands et les instances citoyennes, il s’agit de faire en sorte que les modalités de l’évaluation soient particulières, qu’elles puissent entrer en résonance avec ce pas-tout qui nous concerne -nous et notre travail- et qu’elles tiennent compte des spécificités de leur objet. Notre responsabilité est de les définir et de les faire valoir. (a) l p h a – b e l g i q u e ambitionne d’être un des lieux d’élaboration d’une autre manière d’y faire avec l’irréductible, en apportant une lumière particulière sur ce mouvement normhâtif qui ne peut qu’exacerber les phénomènes de ségrégation et de haine.
Nous accueillons David Vanhoolandt pour notre première rencontre. Son secteur est évalué, à la demande du ministre sortant, par une société privée française. Croyant rédiger un rapport intermédiaire, les différentes asbl constituaient, à leur insu, ce qui allait servir de questionnaire pour évaluer leur travail. D. Vanhoolandt vient nous montrer, ce que nous pensions n’être qu’une fiction, ce qui résulte des conséquences de l’évaluation contrôlante ; à savoir que ce qui doit être un projet de cohésion sociale se transforme en projet d’exclusion sociale. Pour la première fois, la collecte des données est traitée et utilisée. Il nous en fait le récit.
Programme des quatre prochaines rencontres:
Le jeudi 21 octobre 04, David Vanhoolandt - Projet de cohésion sociale liée à l’union des locataires de Molenbeek(ULMK) - Evaluation exclusive
Le jeudi 04 novembre 04, Patrick Lejuste et Dr. S. Gallego - Le foyer de l’équipe, communauté thérapeutique - Exigences de l’INAMI
Le jeudi 02 décembre 04, Dr. Charles Burquel - Hôpital psychiatrique Saint- Jean - Critique du RPM et du DSM IV
Le jeudi 20 janvier 05, Dominique Deprins - Facultés universitaires Saint- Louis - La statistique et la santé mentale
Les rencontres s’organisent le jeudi soir de 21h à 23h à la Ligue bruxelloise francophone pour la santé mentale, 55 rue du Président à Ixelles.
Par François de Coninck, Edouard Lambeau, Thierry Van de Wijngaert


