Chronologie d’une controverse (1918-1938)
Par David Muhlmann
La question de l’analyse pratiquée par les non-médecins constitue certainement un «dilemme central» du mouvement psychanalytique (Jones, III, p.327) .
Freud a toujours considéré que ses découvertes étendent leur influence au-delà du strict domaine de la psychopathologie et que la psychanalyse pouvait fournir de précieuses contributions à l’anthropologie, la sociologie, l’étude de la religion, du folklore, des mythes, etc. Dans La question de l’analyse profane (1926), il force même un peu la note, en préférant marquer sa dette envers la mythologie ou le savoir populaire plutôt que de reconnaître une filiation quelconque entre la médecine et la psychanalyse.
Le problème a commencé a être posé après 1918. A cette date, un certain nombre d’analystes non-médecins se mirent à pratiquer à Vienne (quoique Winterstein ait déjà commencé en 1914). Rank fut certainement le premier d’entre eux, rejoint peu de temps après par Bernfeld et Reik, et en 1923 par Anna Freud .
La plupart des patients qui venaient se faire analyser à Vienne étaient des Américains, et plusieurs d’entre eux s’établirent à leur tour en qualité d’analystes non-médecins dans leur pays. «Ce fut là, entre analystes américains et européens, le début d’une querelle qui couva pendant de nombreuses années et ne fut résolue qu’après la fin de la dernière guerre» (Jones, III, p.332).
En 1925, Brill écrivit un article dans un journal new-yorkais pour exprimer sa désapprobation de l’analyse profane, et annonça à l’automne de la même année son intention de rompre avec Freud si l’attitude de ce dernier par rapport à cette question ne changeait pas.
Au printemps 1926, Reik est attaqué par un de ses patients, qui invoque la loi autrichienne sur le charlatanisme.
Ce procès donne l’occasion à Freud d’écrire hâtivement, en juillet, La question de l’analyse profane.
A cette même époque, il raconta à Eitingon le traitement que faisaient les journaux viennois du procès Reik, et il ajoutait : «Le mouvement contre l’analyse pratiquée par les non-médecins semble n’être qu’une ramification de la vieille résistance contre la psychanalyse en général» (lettre à Eitingon, 19 juillet 1926).
En automne 1926, l’Etat de New York déclare illégale la pratique de l’analyse par les non-médecins.
A l’occasion de l’affaire Reik, Jones écrit à Freud (lettre du 23 septembre 1926) et se place «sur l’autre bord» (selon le mot de Freud, lettre à Jones, 27 septembre 1926).
Reik bénéficia d’un non-lieu. Loin de réduire les contradictions qui commençaient à se manifester dans les milieux psychanalytiques à propos de ces questions, l’affaire Reik et le livre de Freud ne firent au contraire que les renforcer. Il fut alors décidé d’organiser, en prélude au Congrès de 1927 à Innsbruck, une discussion générale sur le sujet.
On y voit se dessiner une première opposition entre les Américains, unanimement opposés à la pratique de l’analyse par les non-médecins, et les Européens, eux-mêmes divisés entre ceux qui comme Ferenczi, E.Glover et Rickman défendent la position freudienne d’une psychanalyse totalement autonome, et ceux Jones et Eitingon entre autres, qui, tout en refusant que la psychanalyse se soumette à quelque autorité que ce soit, souhaitent qu’elle demeure une profession médicale .
A la suite du Congrès d’Innsbruck, Freud, de plus en plus isolé , rédige la postface à La question de l’analyse profane. Il n’y fait aucune concession, et fustige ses «confrères américains» et leur «tentative de refoulement» de la psychanalyse . Sur les conseils de Jones et d’Eitingon, Freud en supprime certains passages, jugés trop offensants pour les Américains.
Au printemps 1928, Freud confiait à Ferenczi : «Le développement de la psychanalyse, contrairement à mes intentions, s’éloigne partout de l’analyse pratiquée par les non-médecins pour devenir une pure spécialité médicale, et je considère cela comme fatal pour son avenir. Vous êtes réellement le seul dont je sois sûr qu’il partage sans réserve mon point de vue» (lettre à Ferenczi, 22 avril 1928). Un mois plus tard, il parle du «sombre avenir qui attend la psychanalyse si elle ne réussit pas à faire son trou hors de la médecine» (lettre à Ferenczi, 13 mai 1928). Dans une autre lettre adressée à Ferenczi, il ajoutera que l’opposition à l’analyse pratiquée par les non-médecins était «le dernier masque de la résistance à la psychanalyse, et le plus dangereux de tous» (lettre à Ferenczi, 27 avril 1929).
En juillet 1929, l’affaire rebondit au 11ème Congrès de l’IPA à Oxford (président : Max Eitingon). La NYPS accepte l’affiliation de psychanalystes non-médecins, mais une clause est votée qui permet aux sociétés psychanalytiques américaines de refuser l’affiliation de psychanalystes formés en Europe.
En septembre 1932, au 12ème Congrès de l’IPA à Wiesbaden (président : Max Eitingon), un rapport est présenté sous les « applaudissements » (Jones, III, p.340), qui stipule que les critères de sélection des candidats, y compris des non-médecins, devraient rester le privilège de chaque société individuellement.
En août 1934, au 13ème Congrès de l’IPA à Lucerne (président : Ernest Jones), la clause votée au Congrès d’Oxford en 1929 est annulée.
En juillet 1938, le 15ème Congrès de l’IPA à Paris (président : Ernest Jones) dut faire face à un «redoutable document américain» (Jones, III, p.341), qui spécifiait que l’Association psychanalytique américaine dont faisaient partie toutes les sociétés locales de ce pays consentirait à envisager son affiliation à l’Association internationale sous un certain nombre de conditions. L’une d’elle est que la Commission internationale d’enseignement (qui est patronnée par l’Association internationale), qui s’immisçait dans les affaires intérieures américaines fut dissoute comme une institution superflue. Jones parvient à éviter la scission, «mais à nouveau au prix de devoir repousser encore la solution du problème constitué par le statut des non-médecins» (Jones, III, p.342).
Vers la fin des années 1930, un bruit court aux Etats-Unis selon lequel Freud aurait radicalement changé d’opinion quant aux vues qu’il avait présenté dans La question de l’analyse profane.
Voici ce qu’il répondit (lettre citée par Jones, III, p.342):
«5 juillet 1938.
Cher Monsieur Schnier, Je ne puis imaginer d’où peut provenir cette stupide rumeur concernant mon changement d’avis sur la question de l’analyse pratiquée par les non-médecins. Le fait est que je n’ai jamais répudié mes vues et que je les soutiens avec encore plus de force qu’auparavant, face à l’évidente tendance qu’ont les Américains à transformer la psychanalyse en bonne à tout faire de la psychiatrie. Bien à vous, Sigmund Freud»
Par David Muhlmann le 10/07/2004


