Compte-rendu de l'AMT1
Par Aline Dupuy
"Faute donc de pouvoir comme Deucalion avec des pierres faire des hommes, gardons nous avec soin de transformer les mots en pierre." - Jacques Lacan, Propos sur la causalité psychique.
L'extraterritorialité fut la pierre d'angle des échanges à l'issue des premières interventions.
Françoise Stark-Mornington mit l'accent sur l'effort de topologie effectué. De l'extraterritorialité à l'Expérience de la cité barcelonaise, dont il fut question dans la première et la dernière intervention, c'est bien une topologie de la question de la laïcité de la psychanalyse qui s'esquissa. Du haut des remparts de Barcelone, on vit se dessiner, à travers le prisme de la laïcité, les points importants de l'histoire de la psychanalyse et de sa place dans la cité.
La (laï)cité existe-t-elle ? Si la psychanalyse, "fille de la science" comme le rappelait Françoise Stark-Mornington, est externe, extraterritoriale, elle l'est par rapport à un ensemble. Elle n'est donc pas dans «une position d'exilée», elle ne l'a jamais été. La psychanalyse s'est inscrite à ses débuts dans le mouvement scientifique de l'époque et elle s'inscrit aujourd'hui dans l'actualité. Cette actualité est marquée par le discours de la science et la raideur du maître qui tente d'appliquer un contrat de santé psychique.
Une controverse s'engagea puisqu' il fut question dans la salle "de laisser tomber" cette question de l'extraterritorialité afin que "la psychanalyse puisse exister dans l'ordre public". De même, la question de la pertinence de ce concept fut posée par Clemencia Varella, dans la mesure où "chacun est pris dans l'institution" et que "la question de la laïcité tiendrait à la réponse donnée au symptôme". Benoit Drunat précisa alors que l'extraterritorialité n'est pas une abstraction, qu'il s'agit plutôt pour la psychanalyse de tenir une place dans le champ de la cité mais hors du champ tracé par le discours de l'évaluation et des sciences cognitives et comportementales. Ainsi, comme le soulignait Corinne Daubigny, se posait là un problème de traduction. "Il y a des mots qui parlent plus que d'autres". A l'extraterritorialité, elle préféra la "dissidence" en référence aux régimes totalitaires, pour rappeler que "la société a besoin de marges" pour exister et que la psychanalyse doit "se décaler de l'actualité", se mettre en marge.
De l'actualité, il fut donc beaucoup question. Elle s'illustra lors du débat par différentes interventions. Un exemple fut choisi, par Marguerite Chossart, dans le cadre d'une institution qui n'est pas une institution de soins puisqu'il s'agit de l'ANPE. C'est sous le signifiant "employable" que va se jouer l'affaire. En effet, si l'ANPE s'emploie à rendre employable ceux qui ne le sont pas - c'est son rôle -, elle est aujourd'hui dotée d'un nouvel outil : L'ASI est dorénavant nécessaire et indispensable à la réintégration de ceux qui ne trouvent pas à s'employer ou qui ne savent pas s'employer eux-mêmes à l'intérieur de la cité. Dans les termes de cette intervention, l'ASI, serait "l'obligation pour tous les marginaux, de consulter des psys". L'ANPE deviendrait-elle un lieu de dépistage des troubles mentaux ?
Elisabeth Roudinesco rappelle dans un récent article du Monde que "les progrès de la médecine moderne ont eu pour effet néfaste d'étendre les catégories de la norme et de la pathologie à des comportements sociaux qui ne relèvent en rien d'une quelconque maladie mais d'une volonté de normaliser les consciences."
Un autre participant, Raphaël Szary, fit valoir de son coté que la psychanalyse était aujourd'hui reconnue et que l'amendement Accoyer ne se voulait pas une «mainmise» sur la psychanalyse et la psychothérapie mais relevait d'un principe de précaution. La validation des associations serait selon lui, une réponse utile face aux dérives dangereuses de ceux qui se réclament du titre de psychothérapeutes sans y être formé ou de ceux qui usent de pratiques psychothérapeutiques à des fins douteuses comme par exemple les sectes. Pourquoi les psychanalystes ne donnaient-ils pas de réponse par rapport à ce danger? En réponse, le travail de recherche effectué par un des groupes de travail d' (a)lpha portant sur les procès fait aux analystes fut évoqué. Si danger il y a, il relèverait plus du mythe que de la réalité. En effet, il n'y a pas eu de procès récent, le dernier datant de 1978 pour exercice illégal de la médecine. De plus, s'il existe des plaintes, celles dont témoignent les associations d'usagers de la psychothérapie, elles ont été classées sans suite ou n'ont donné lieu à aucune poursuite judiciaire. Toujours en réponse à cette question du danger, la question fut posée par Benoit Drunat, de savoir ce que l'on attendait comme garantie d'un psychanalyste. Ce à quoi il répondit que le psychanalyste ne garantissait rien, excepté le secret, point de partage désormais, selon lui, de la spécificité psychanalytique.
La question de l'extraterritorialité semblait être ici relancée. C'est sur cette question que David Muhlmann clôturait ce premier débat. L'extraterritorialité semble donc mériter une discussion plus approfondie étant donné que les enjeux de la laïcité se seraient déplacés, selon lui, à l'intérieur même de la psychanalyse.
Au cours du débat qui suivit la deuxième partie des interventions, l'accent fut mis sur la dimension politique de la question de la laïcité de la psychanalyse.
Corinne Daubigny releva tout d'abord le caractère cyclique et interne du mouvement psychanalytique évoqué lors de l'intervention d'Alicia Bukschtein. Pour illustrer le caractère interne, elle évoqua la dénonciation d'un psychanalyste, René Major, par un autre pour exercice illégale de la médecine dans les années 70. A son tour, David Muhlmann précisa qu'une même structure constituée de trois variables était repérable à travers le caractère cyclique de ce mouvement. Les trois variables étant définies par les contextes juridique, institutionnel et théorique : la structure se révélerait être celle d'une opposition entre deux groupes dont la ligne de partage serait celle tracée par la pulsion de mort. De son coté, Alicia Bukschtein mit l'accent sur l'actualité psychiatrique et le démantèlement du secteur. On retrouve selon elle, dans le mouvement psychanalytique, une certaine régularité dans le démantèlement.
La dimension politique de la psychanalyse trouve un point d'ancrage actuel dans la notion de risque. Cette notion, présente dans les trois interventions nouée à l'éthique du non, à la résistance et à l'angoisse, est liée aussi à l'actualité du fait que l'on vit aujourd'hui dans une société de risque. Or, cette notion de risque s'entend différemment selon la place que l'on occupe. En effet, l'acception est totalement différente dans le champ de la psychanalyse et dans celui de la société. Le vrai risque selon Serge Dziomba, serait celui justement de ne plus employer de psychanalystes. C'est la dimension du soin qui selon lui serait touchée, "soigner à l'hôpital devient aujourd'hui impossible". Le psychanalyste, un "SBF", un "sans bureau fixe", c'est ainsi que se qualifia non sans humour, Betty Saada, qui témoigna de son travail de psychologue, dans une unité de soins palliatifs.
Pour clôturer ce second débat, Corinne Daubigny suggéra la création d'un groupe de travail dont la tâche serait d'étudier l'effet de maltraitance de l'évaluation et Serge Dziomba proposa, de son coté, la création d'un groupe qui travaillerait sur l'effet de la quantification.
Compte-rendu: Aline Dupuy


