De l’enseignement
Par Françoise Stark Mornington
Lorsque je reçus en septembre 1995 une réponse favorable à ma proposition d’enseignement au Département de Psychanalyse de Paris VIII, j’en fus très honorée.
Ma proposition s’originait de cette invite de Jacques Lacan d’ articuler notre praxis aux sciences affines. Articulation qui peut permettre «d’instruire notre expérience comme à la communiquer. Ce qui, poursuit-il, du structuralisme instauré dans certaines sciences peut éclairer celui dont j’ai montré la fonction dans la nôtre, en sens inverse ce que de notre subjectivation, ces mêmes sciences peuvent recevoir d’inspiration complémentaire.»
Enseigner les sciences du langage au Champ Freudien, à partir d’un point de nouage avec la clinique, répond favorablement à cette recommandation. Cependant, je n’ignorais pas la clause restrictive des statuts de l’Ecole quant à l’enseignement , à savoir « L’Ecole n’y autorise personne, ni n’en détourne.»
Mais peut-on enseigner la linguistique au même titre que la psychanalyse ?
L’enjeu est de taille, car les sciences du langage se veulent être une science, ce qui induit au moins une contrainte épistémique, à savoir, pour reprendre K. Popper , la caractéristique fondamentale à engendrer des propositions falsifiables. Ce trait est purement différentiel avec la configuration de l’expérience analytique, puisque «…au commencement de la psychanalyse est le transfert.»
Le transfert, comme nous le précise Jacques Lacan , c’est ce dispositif où l’intersubjectivité convie à l’usage de la parole, un sujet. La psychanalyse promet au sujet un savoir, supposé présent des signifiants dans l’inconscient. A entendre comme J. Lacan nous l’a enseigné, comme signifiants qui représentent le sujet pour un autre signifiant. Autrement dit la psychanalyse est une expérience, elle est empirique. De cet empirisme est né un art, qui se transmet au un par un. C’est là où J. Lacan désigne la place où la psychanalyse doit s’articuler à la science, à savoir la position d’une maieutikê.
Car il s’agit en effet de convier le sujet à une destitution subjective, alors que la science lui promet un semblant dans la collusion de son être par un avoir toujours renouvelé.
C’est là où réside l’art de l’enseignant. Car n’oublions pas que le sens d’enseigner est avant tout l’art de faire connaître par un signe. «Quiconque enseigne, le fait à ses risques…» peut-on lire dans les statuts de l’Ecole de la Cause Freudienne. Le risque encouru est d’omettre pour l’enseignant de mettre S2 en position d’Agent, soit de lui faire tenir la position de symptôme, par la collation de ses diplômes.
Car chez Lacan le discours universitaire n’est pas seulement la mesure des savoirs, qui suture la dialectique des rapports l’Université avec l’Etat. Le lien qui agence l’enseignant à ses enseignés s’articule autour du savoir inconscient de l’étudiant. Car dans ce dispositif spécifique S1 est vide, c’est le S2 qui est plein.
C’est ce que nous rappelle J. Lacan dans le Séminaire XX : S1 (S1 (S1 (S1 -> S2))) où S2 le savoir est mis en position d’agent. C’est la place de l’Ethique, à savoir la distinction entre le vrai et la vérité, à laquelle Descartes s’était confronté.
C’est à la demande de S. Ferenczi devenu enseignant que S Freud a posé la question de l’enseignement de la psychanalyse , en posant la question à la psychanalyse elle-même, à savoir : «Doit-on enseigner la psychanalyse à l’Université ?» Autrement dit, pouvons-nous, nous autres psychanalystes, offrir nos services à l’Université. Jacques Lacan dans son article mentionné ci-dessus , prendra la suite du texte de Freud.
UNE QUESTION ARTICULÉE DIFFÉREMMENT CHEZ FREUD ET LACAN
La question pour S.Freud et J. Lacan s’articule différemment. Pour S. Freud, l’important est de répandre notre doctrine dans l’Université ; pour J. Lacan, l’important est d’inviter les psychanalystes à s’instruire, c’est à dire à élargir leur formation.
Si pour l’un et l’autre, la linguistique, la logique et la topologie représentent des appuis pour la théorie, l’enseignement, comme l’éducation et la psychanalyse sont en fait des tâches impossibles. Pourquoi ? Parce que l’impossible, c’est ce qui a été refusé dans le symbolique et qui reparaît dans le réel. Car éduquer, c’est toucher au réel qui repose sur l’impossibilité du rapport sexuel ; gouverner, c’est proposer un seul objet à de nombreux sujets ; et psychanalyser, c’est avoir à faire avec le refoulement originaire, i.e. le roc de la castration. L’Université se soutient, à cet égard, d’un fantasme : à savoir une Education nationale, qui transmettrait les connaissances . C’est ce qui constitue l’instruction publique.
C’est dans ce dédale que la psychanlayse peut-être transmise par le biais des sciences qui ne soient pas humaines. Car les sciences dites humaines ne laissent pas les sujets rencontrer leur cause. Elles renforcent la demande et tapissent l’imaginaire.
Seules les sciences non humaines, telles que la linguistique, la topologie et les mathématiques, permettent une rencontre avec le réel. Encore faut-il que l’enseignant s’en tienne à une position d’enseigneur pour que la transmission de la psychanalyse soit garantie.
Par Françoise Stark Mornington le 08/03/2004.


