Des espaces de pratiques psychanalytiques
Par Benoit Drunat
Professeur de Lettres Classiques - Psychanalyste, Président d’(a)lpha
« On fondera des institutions et centres de consultation où seront employés des praticiens ayant une formation psychanalytique. » Sigmund Freud, Budapest, 28 septembre 1918.
« Dans la mesure où ils ne disposaient pas d’un centre de pouvoir qui aurait pu les soutenir ou auquel ils auraient pu faire appel, sans accès officiel à la psychanalyse institutionnelle et sans grande participation formelle aux débats cliniques qui se poursuivaient au sein des institutions psychanalytiques, ils comprirent la futilité de l’esprit querelleur et la nécessité d’assumer eux-mêmes la responsabilité des exigences nécessaires à la pratique et à l’enseignement de la psychanalyse. » Gail S. Reed , « Le développement des instituts freudiens ouverts aux non-médecins à New York »
I - Freud éprouva, dès l’origine, que la pratique psychanalytique devait s’adapter pour accueillir ceux qui s’adressaient à elle, sans satisfaire aux conditions financières qu’une pratique libérale seule exige.
A la fin de sa vie, du fait des deux guerres mondiales et de la profonde crise de 1929, il était convaincu de cette nécessité et en tint compte pour ses prévisions. Il fut suivi par quelques-uns et l’histoire de la psychanalyse se ponctua ainsi de la création d’instituts et de tentatives pour mettre en œuvre des lieux de pratiques partagées de psychanalystes, notamment pour ce qui concerne l’Europe, en Allemagne, en Angleterre, en Italie et en France.
Le tout premier projet fut ébauché à Budapest, à la fin de la première guerre mondiale : Anton von Freund, riche héritier, médecin et philosophe, ami de Freud « allait se fixer la tâche d’aider les masses grâce à la psychanalyse et d’en faire servir les effets thérapeutiques, jusque là réservé aux riches, à l’atténuation des souffrances névrotiques des pauvres. » Von Freund donc consacra une partie de sa fortune à la « fondation d’un institut psychanalytique à Budapest, où la psychanalyse serait pratiquée, enseignée et rendue accessible au peuple. Il était prévu de former un nombre important de praticiens dans cet institut dont ils recevraient ensuite des honoraires pour le traitement ambulatoire des névrosés sans ressources ». Mais Freund mourut prématurément et le projet ne vit pas le jour.
Pourtant, à Berlin, dans les semaines qui suivirent, Max Eitingon allait reprendre à sa manière l’idée et fonder le premier centre de consultation psychanalytique. Ainsi, le 20 février 1920, fut ouverte la Polyclinique de l’Institut Berlinois. Transformée en 1936 par les nazis en Institut allemand de recherche psychologique et de psychothérapie, elle perdit peu à peu ses analystes et disparu en 1945.
Freud avait placé au tout premier rang des préoccupations de cet institut, dont il souhaitait voir essaimer l’expérience, la dimension sociale, la dimension de formation étant à ses yeux secondaire. A cette époque, s’offre donc à l’analysant comme à l’analyste berlinois un choix de cadres.
Une conjoncture comparable entoure le Dispensaire Psychanalytique de Vienne créé par Wilhelm Reich, à Vienne en 1922, à la direction duquel il contribua jusqu’en 1930, aux côtés d’Eduard Hitschmann (1871-1957) qui se fit le défenseur de la pensée de Freud, n’hésitant pas notamment à s’opposer aux divers courants à la mode plus ou moins proches de la Psychologie du Moi, lorsqu’il émigra aux Etats-Unis. Afin que ce dispensaire fonctionnât, chaque psychanalyste acceptait de donner, chaque jour, une heure de son temps en consultation gratuite. Cela s’avéra bientôt insuffisant car les patients affluaient. Cette clientèle populaire, bien différente de celle que les analystes voyaient en pratique privée, ne tarda pas à convaincre Wilhelm Reich que la psychanalyse est une thérapie difficilement applicable sur une large échelle ; de même Reich prit en considération l’importance des causes sociales de la névrose, ce qui l’amena à Marx, à la fréquentation de l’Ecole de Francfort, puis à l’élaboration du freudo-marxisme. Interdit par les nazis en 1938, le dispensaire ouvrit à nouveau ses portes début octobre… 1999.
Suivit la création en 1924 de l’Institut psychanalytique de Vienne, dirigé par Helen Deutsch. Originaire de Pologne, elle fit sa formation médicale à Vienne en 1913, après avoir épousé Felix Deutsch qui devint le médecin personnel de Freud durant un temps. Helen Deutsch fit une première analyse avec Freud et une seconde avec Karl Abraham. Première femme analysée par Freud à devenir analyste, elle avait appris à Berlin comment avait été mis sur pied l’Institut psychanalytique créé en 1920, afin d’organiser les cycles de formation qu’elle allait diriger, sous la présidence d’Anna Freud à Vienne, jusqu’au moment où elle choisit d’émigrer aux États-Unis en 1934.
L’Institut psychanalytique de Vienne accéda tardivement à l’indépendance en acquérant ses propres locaux, au 7, Berggasse où le centre fit son ouverture en mai 1936 pour le quatre-vingtième anniversaire de Freud. On repère parmi les analystes qui ont contribué au développement de l’Institut des figures emblématiques telles Anna Freud, Bruno Bettelheim et Heinrich Racker : aucun des trois n’était médecin.
Anna Freud Spécialisée dans les phénomènes d’analyses d’enfants. Elle prend en main les œuvres de son père et tient la présidence de l’Institut de Formation Psychanalytique de Vienne de 1925 à 1938, date à laquelle elle se réfugie avec sa famille à Londres. Elle y prononça une série de conférences, rassemblées et publiées en 1927 dans son ouvrage traduit en français en 1951 sous le titre Le Traitement psychanalytique des enfants. Plus tard, elle fonda à Londres la Hampstead Clinic, un lieu de traitement et de recherche pour la psychanalyse des enfants.
Bruno Bettelheim qui s’était forgé un passé et affirmait avoir été étudiant à l’université de Vienne, se disant détenteur de doctorats en philosophie, en histoire de l’art et psychologie, obtint, en réalité, en mai 1937, un diplôme en esthétique du paysage. Il avait posé à l’Institut Psychanalytique de Vienne sa candidature au milieu des années trente. Il est vrai que l’historiographie sur Bettelheim n’est pas définitive. Après sa glorification, on observe un revirement récent qui laisse ouverte la controverse. En outre, Bettelheim n’a pas bénéficié d’une formation analytique, ce qu’il confirmera lui-même lors d’une entrevue de 1988, publiée après sa mort. Ainsi, il n’a jamais été reconnu comme psychanalyste par les instances directrices de l’Institut, lesquelles l’avaient enregistré en tant que « membre non thérapeute ».
Autre profane, Heinrich Racker obtient en 1935 un diplôme de docteur en musicologie et philosophie à l’Université de Vienne. L’année suivante, il est admis, en tant qu’analyste laïc, comme candidat à l’Institut. Il entame alors une analyse didactique avec Hans Lampl - de Groot et commence sa pratique clinique. Peu après, il entreprend des études de médecine qui seront vite interrompues, comme le rappelaient récemment Estella Solano - Suarez et Alejandro Dagfal dans deux hommages à l’analyste argentin.
De même, à Budapest en 1930 où Ferenczi et Balint finirent par ouvrir le leur. A Moscou aussi où, dès 1923, fonctionnait un Institut Psychanalytique d’Etat et une institution pour l’enfance animée par Vera Schmidt.
Aucune de ces structures ne parvint à surmonter impunément les épreuves de l’Histoire. Pourtant quelques-unes témoignent d’une longévité étonnante. C’est le cas notamment de la Tavistock Clinic de Londres. Fondée en 1920, elle s’adressait alors à des patients qui « n’étaient pas en mesure de payer les tarifs privés » et se voulait « un des premiers centres de consultation ambulatoire de Grande-Bretagne à proposer des psychothérapies inspirées par la pensée psychanalytique. »
Les années qui suivirent le second conflit mondial ne virent pas de création notable, malgré des efforts ponctuels, tel celui qui suscita en France en 1954 l’Institut de la rue Saint Jacques, à l’initiative de la S.P.P. En 1958, il fut transformé en Centre de Consultation et de traitements psychanalytiques (CCTP). En 1990, 56 praticiens y exerçaient, dont 40 n’étaient pas médecins.
A l’aube des années soixante-dix, un second souffle donna naissance à de nombreux centres de consultations. Citons à titre d’exemples, le Laboratoire de Psychanalyse, créé à Paris en octobre 1969 et qui ferma ses portes en 1972 ; le Consultario Populare di Psicotherapia de Milan, ouvert aux profanes, de 1971 à 1974 ; la Clinique Sociale de Psychanalyse de Copacabana au Brésil, de 1973 à 1986. Plus récemment, d’autres structures virent le jour, en France, telles l’Imagerie de Vitry-sur-Seine, la Consultation de Psychanalyse (1987) ou le CPCT de la rue Chabrol, à Paris.
II - La permanence de ces projets trouve une autre illustration, à New York. Elle présente aussi l’intérêt d’éclairer notre actualité. La lecture du riche article Le développement des instituts freudiens ouverts aux non-médecins à New York de Gail S. Reed, quoiqu’il soit confus, permet de prendre connaissance d’une forme de répétition historique, distincte de celle que nos travaux ont mis en évidence de la récurrence de crises liées à la laïcité au fil de l’histoire de la psychanalyse, mais analogue dans sa constance.
On notera ici que les combats menés par les profanes de l’I.P.A. ne sont pas sans certains échos avec ce que notre expérience induit. Une histoire se répète donc. Mutatis mutandis.
Gail S. Reed termine ainsi son article : « Lors de la rencontre de travail de l’I.P.A. à Rome du 2 août 1989, l’IPTAR (Institute for Psychoanalytic Training and Research) et la New York Freudian Society devinrent instituts provisoire de l’A.P.I. Ceux de ses membres qui y assistaient ont été reçus par une ovation qui a largement contribué à effacer le souvenir de toutes ces années d’exclusion. L’aspect de la psychanalyse pour non-médecins aux Etats-Unis en a été du coup bouleversé. Il appartiendra aux futurs historiens d’en analyser les conséquences. »
De fait, le parcours qu’elle retrace dans son article, celui des analystes non-médecins de New York soucieux d’accéder à une formation de qualité reconnue, témoigne à la fois de difficultés récurrentes et d’idées innovantes pour l’époque. L’auteur part du constat que la fondation, en 1911, de l’American Psychoanalytic Association s’inscrivait dans un processus qui instituait des « pratiques restrictives [qui] empêchèrent efficacement les non médecins de suivre une formation psychanalytique freudienne pratiquement partout aux Etats-Unis. »
Retraçant un historique anecdotique et abscons des scissions et créations d’instituts dans l’Etat de New York, l’auteur mentionne rapidement le rôle essentiel de Theodor Reik : en 1948, la National Psychological Association for Psychoanalysis, fondée par ce dernier, proposait aux non-médecins le premier institut de formation à orientation freudienne. L’espoir induit par cet accueil fut cependant déçu. La création de deux nouveaux espaces de formation s’ensuivit : ainsi virent le jour l’Institute for Psychoanalytic Training and Research (1959) et la New York Freudian Society.
Parallèlement à ces tentatives complexes d’inscription institutionnelle que déploie l’article, il ressort à plusieurs reprises du propos de Reed que le recours à un mode de « formation privée » fut mis en œuvre au fil de cette histoire des instituts new-yorkais. Ainsi, dans la seconde moitié des années 1940, « un système d’apprentissage sans caractère officiel ainsi qu’un groupe d’études se formèrent autour de Paul Federn . Geza Roheim dirigea un séminaire sans caractère institutionnel. »
De même, au début des années 1950, Reik, obstinément fidèle à son éthique profane comme Freud l’avait été avant lui, prit l’initiative de créer un nouvel institut. Il y accueillit des membres qui devaient se défendre sur un double front : à l’interne, «la confusion régnait entre les écoles dont les modes de pensées n’étaient pas compatibles» , un « factionalisme » se développait entre les «freudiens classiques et des personnes formées de façon plus ou moins rigoureuses» ; les membres du nouvel institut devaient faire face à la politique d’exclusion des grandes formations institutionnelles ; à l’externe, les batailles politiques devenaient nécessaires pour conduire le combat sur l’habilitation.
L’Institute for Psychoanalytic Training and Research fournit un exemple intéressant : ses fondateurs avaient pour une part été formés à Vienne. Ils souhaitaient défendre une formation qui promût le savoir psychanalytique, dans un esprit de concorde, où «les membres pourraient se consacrer à la poursuite de leur étude de la psychanalyse au lieu d’essayer d’organiser des sphères d’influence. » Peu après la création de l’institut, fut institué un «centre actif de traitement où les patients pouvaient bénéficier de séances de psychanalyse peu chères.» Ainsi, ses fondateurs prenaient Vienne pour modèle et lorsqu’ils cherchèrent des exemples à suivre, ils se tournèrent vers des analystes non médecins comme Ernst Kris .
Ces quelques exemples proposés par l’auteur consonent à leur manière au combat par nous mené et présentent une série de résonances aiguës avec l’actualité de l’action qu’(a)lpha conduit pour défendre la laïcité de la psychanalyse et maintenir une pratique de la psychanalyse par des analystes profanes.
Ainsi, Gail S. Reed en vient à écrire ceci, dans l’orientation qui est la sienne : «C’est un truisme de dire que l’enseignement de la psychanalyse, la transmission d’une compréhension de la théorie psychanalytique utile sur le terrain, d’une intelligence de la clinique et d’une connaissance profondément enracinée du pouvoir qu’a le fantasme inconscient (…) de déterminer les symptômes (…), comportent des difficultés bien plus grandes que celles auxquelles les autres disciplines se trouvent confrontées. Il est difficile d’imaginer un processus de formation dont le succès dépende plus complètement de la liberté personnelle nécessaire à la découverte.»
Autant de lieux qui ont éprouvé ou éprouvent la dimension politico-sociale et éthique de la psychanalyse à l’aune de sa pratique. Autant de projets qui mériteraient d’être étudiés finement. Autant d’exemples possibles pour un projet à venir.
Tel Rencontres Psychanalytiques qu’(a)lpha initie.
Par Benoit Drunat
Saint Laurent-Nouan, printemps-été 2005


