Discussion autour d’un extrait de Freud
Discussion autour d’un extrait de Freud, le siècle de la psychanalyse d’Emilio Rodrigué paru aux éditions Payot en 2000.
L’extrait (p. 369 à 381) est une reconstitution du débat originaire sur la psychanalyse laïque. L’auteur y souligne qu’après s’être battue avec succès contre son avalement par la médecine pendant des décennies, la psychanalyse a ensuite perdu cette bataille finalement gagnée par la psychologie et son armée de psychologues. La psychanalyse s’est trouvée, dans l’après seconde guerre mondiale, "massifiée" par la diffusion de son enseignement dans les cours de psychologie.
David Muhlmann : - Les informations historiques contenues dans ce texte sont intéressantes, mais les arguments qui s’organisent autour d’elles et la trame d’ensemble posent de nombreux problèmes qui affaiblissent franchement le texte.
1) Commençons par la thèse centrale de l’auteur, qui voit dans la résistance d’une partie des psychanalystes (nord-américains) à l’analyse profane l’expression d’un hygiénisme médical. Si, comme le croit l’auteur, la lutte contre l’analyse profane doit être liée à « la vision nord-américaine [qui] privilégie le Moi au détriment de l’inconscient » afin d’« adapter le sujet à la société » , on ne comprend pas bien comment une Anna Freud (membre de la « talentueuse jeune garde » selon l’expression l’auteur, et au demeurant influente aux Etats-Unis) a pu se ranger du côté de l’analyse profane. L’anna-freudisme est-il si éloigné d’une psychologie du Moi et d’une théorie de l’adaptation ?
2) Plus généralement, le modèle explicatif proposé par l’auteur est fondé sur une vision caricaturale des analystes américains, et l’auteur ne cesse d’endosser des clichés sur ceux qu’il appelle les «Yankees». Les analystes américains sont grosso modo décrits comme une clique d’incultes intéressés qui viennent chercher une légitimité freudienne en Europe après s’être fait de l’argent grâce à la pratique de l’analyse. Ce sont les «vrais vilains», mus par la logique du «Time is money». Brill est même qualifié de «pirate yankee». La lutte entre partisans et adversaires de l’analyse profane à l’occasion du procès Reik est réduite à un problème de «marché», explicable par la volonté supposée des médecins de tendre au monopole de la pratique thérapeutique.
3) Le parti pris de l’auteur en faveur de l’analyse profane n’est étayé par rien ; c’est une simple défense de la position de Freud. La seule fois où l’auteur explique son point de vue, c’est pour dire, avec Lacan, que la psychanalyse est «inclassifiable» et «inqualifiable», et que «personne ne peut autoriser une personne en âge de voter, érudite ou profane, homo ou hétérosexuelle, à être analyste, sinon elle-même. La nature intime du processus s’oppose aux règlements institutionnels». C’est une pétition de principe, qui manque d’ailleurs de logique: que vient faire «l’âge de voter» dans cette histoire?
4) Quant à l’idée générale de l’auteur selon laquelle la psychologie jouerait actuellement le rôle de fossoyeur de la psychanalyse (rôle anciennement tenu par la médecine), elle est certes séduisante mais n’est démontrée par rien, si ce n’est par une posture aristocratique qui critique la démocratisation de l’enseignement de la psychanalyse suite à l’entrée en masse des psychologues à l’université.
5) Un point de détail pour terminer. L’auteur évalue de manière très personnelle et partiale Stekel, pionnier du cercle freudien, un des premiers analystes à mettre en avant le problème de la durée du traitement analytique (et cela, bien avant Rank et Ferenczi). Le dénigrement de Stekel (il est décrit comme un « personnage funeste ») aurait été acceptable s’il avait été l’occasion de traiter les questions relatives à la dimension thérapeutique de l’analyse et aux difficiles critères de la guérison, questions qui précisément sont au cœur des controverses historiques sur l’analyse profane.
Hassen Chedri : - Il me semble que ces critiques sont justes. Cependant, c’est le sens de l’ensemble du problème tel qu’il s’est historiquement posé qui me semble bien en question. C’est une époque où l’analyse se constitue et se fonde.
L’enjeu est déjà là :
- L’analyse laïque est l’analyse : cela apparaît bien dans le texte de Rodrigué, peut-être peu argumenté par l’auteur, mais on s’en fiche ; Freud donne sa position.
- L’analyse est déjà l’enjeu d’une tentative de putsch de la part des médecins et on retrouve les mêmes arguments actuellement.
- L’analyse n’est pas un plus de la médecine, ni de la psychologie.
- La psychologie est effectivement le nouveau fossoyeur de la psychanalyse, et ce n’est pas une question d’élitisme.
La psychologie clinique n’a rien à dire si ce n’est voler la psychanalyse et se faire reconnaître par l’état pour ensuite donner un semblant de respectabilité à la psychanalyse et une garantie pour «l’usager».
Je suis pour une école de psychanalyse, non pour une université où on enseigne la psychanalyse, ce n’est pas la même chose. Mais on peut parler de psychanalyse à l’université, je n’ai rien contre. C’est une erreur de croire que les psychologues même cliniciens ne sont pas en train de faire mourir la psychanalyse, et de croire qu’ils sont pour l’analyse laïque : ça, c’est faux à 100 %.
Donc, dès le départ, la psychanalyse a beaucoup de mal à se fonder comme praxis et métapsychologie indépendante de la médecine et de la psychologie avec un lieu original et inédit de transmission et de formation : une école. C’est cela le débat de l’analyse laïque.
David Muhlmann : - Peut-on "s’en ficher", du manque d’argumentation de Rodrigué en faveur de l’analyse profane ? Est-ce suffisant que Freud ait "donné sa position"? Vous affirmez que la psychologie est le nouveau fossoyeur de la psychanalyse, qu’elle n’a rien à lui apprendre et tout à lui voler. Soit. A l’occasion du Forum des psys et de la lutte contre l’amendement Accoyer / Giraud, nous étions pourtant unis (pas vous?) avec les psychologues et psychothérapeutes contre la médicalisation du métier de "psy". Fallait-il, au nom de la psychanalyse et contre la psychologie, s’opposer à ce front uni ?
S’il s’agit de dire que, parce que la psychologie privilégie et se centre sur le Moi au détriment des processus pulsionnels et constitue de ce fait un dévoiement, elle est un retour en arrière par rapport à l’invention freudienne qui décentre le sujet par rapport à la connaissance qu’il peut avoir de lui-même, nous sommes évidemment d’accord. Lacan a assez lutté contre l’Ego psychology et la"psychanalyse américaine" sans qu’il soit nécessaire d’y revenir. Mais la "psychologie clinique" vient quand même nous questionner sur le plan essentiel de la pratique et du traitement analytique. Elle nous contraint à répondre au problème qui est au cœur des controverses historiques sur l’analyse profane, celui de la thérapeutique et des critères de la guérison.
De ce point de vue, je pense qu’on ne peut pas se contenter d’écrire que la psychologie "n’a rien à dire" à la psychanalyse, et qu’il suffirait de la mettre hors champ. Comme l’a justement montré M.Schneider dans sa postface à l’ouvrage de Freud La question de l’analyse profane (Edition Folio Essais, Gallimard), le grand débat d’Innsbruck de l’International Psychoanalytical Association en 1927 s’organise autour de ce problème: les partisans de la médicalisation de la psychanalyse, emmenés par les américains et soutenus en partie par Jones, soulignent que la psychanalyse est essentiellement une affaire pratique, qu’elle a pour tâche concrète de remédier à la souffrance du patient;puisque les maladies psychiques sont souvent inextricablement liées (comme causes ou comme effets)à des affections somatiques, une formation médicale serait opportune, pensent les partisans de la médicalisation, pour pratiquer la psychanalyse.
Evidemment, cette position est contestable, mais je crois qu’il n’est pas suffisant de dénoncer la «tentative du putsch» pour affirmer, même si cela est vrai, que la psychanalyse n’est pas réductible à une branche de la médecine, qu’elle a des choses à apporter à notre connaissance de l’homme en matière d’anthropologie, de sociologie, d’étude de la religion et des mythes, etc.
Les défenseurs de l’analyse profane ne pourront s’opposer efficacement à la psychologie clinique et à la récupération médicale de la psychanalyse que s’ils acceptent, tant sur le plan théorique que sur le plan clinique, d’affronter le difficile problème du "soin" psychique et de la "guérison". Toutes les grandes scissions du mouvement psychanalytique naissant se sont structurées autour de ce délicat problème (Stekel, Rank, Alexander, et plus tard et dans une certaine mesure, Ferenczi).
Comment peut-on lutter contre la médecine et la psychologie clinique en leur laissant le monopole du traitement de la souffrance du patient? Pensez-vous que c’est se fourvoyer que de se préoccuper en psychanalyste des enjeux -somme toute médicaux- de guérison et de bien-être psychique liés à la cure? Et si vous ne le pensez pas, peut-on alors dire que la psychanalyse est "inclassifiable" et "inqualifiable" comme le dit Rodrigué? Pourquoi la parole et le ressenti du patient ne devraient-ils pas être pris en compte et constitués en critère d’évaluation du traitement psychanalytique? Au fond, est-on vraiment obligé d’assumer la qualification de "charlatanisme" face à la médecine et la psychologie clinique, la réussite de la pratique psychanalytique ne peut-elle donc aucunement être appréciée?
Françoise Stark-Mornington : - En reprenant vos remarques, je dirais que le rythme phrasé de Rodrigué se veut enjoué, alerte, très actualisé présentant l’histoire de la psychanalyse comme un roman néoréaliste. Cependant dans son effort d’appropriation des faits, l’auteur présente Freud sous une forme réductrice, en ne retenant qu’une trame simplifiée où "les bons et les méchants" règlent la destinée de la psychanalyse. En revanche, je lui reconnais d’avoir mis en relief les enjeux de la lutte de Freud et de ses contemporains pour asseoir la psychanalyse. Il est regrettable qu’il n’ait privilégié que l’axe économique, réduisant ainsi le destin de la psychanalyse à une affaire de corporatisme.
Il est intéressant de noter cependant, comme le rappelle Jones dans sa biographie de Freud que Freud n’a pas pu saisir l’enjeu de la lutte des praticiens américains pour asseoir leur position..."Freud never understood that the status of medical profession could be quite different in other countries. He had little notion of the hard fight that doctors had fifty years ago in America, were all kinds of unqualified practitioners enjoyed at least as much esteem as physicians and often enough much more. He would never admit, therefore, that the opposition of American analysts to lay analysis was to considerable extent a part of the struggle of various learned professions in America to secure respect and recognition of expert knowledge and the training needed to acquire it”…” associant ainsi le concept de garantie à la référence institutionnelle, faisant de la psychanalyse une branche de la psychiatrie. Ce qui renvoie à l’argumentation de Lacan , que « le formalisme des garanties… n’enfonce sa pratique dans des ténèbres toujours plus profondes, […] Car le savoir accumulé dans son expérience concerne l’imaginaire".
Ces deux axes montrent que cette lutte ne recouvre pas seulement l’axe socio-économique ou simplement une querelle de chapelle. Ce qui est en jeu c’est tout l’empan de la définition de l’éthique de la psychanalyse promue par Freud associant le savoir de la clinique à l’enseignement des sciences non psychologiques. et de sa réponse à Ferenczi sur l’opportunité à enseigner la psychanalyse à l’Université . La réduire à la défense et à la reconnaissance d’un statut, où l’institution vient, sous couvert de garantie, occuper l’espace d’une instance surmoïque reviendrait à privilégier le champ de l’Imaginaire. C’est ce que Freud a voulu rappeler en 1926 par La Question de l’Analyse profane et en 1928 par L’Avenir d’une illusion, et c’est ce qui a constitué le retour à Freud opéré par Lacan.
Par Hassen Chedri, David Muhlmann et Françoise Stark-Mornington le 21/09/2004


