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Du concept d’extraterritorialité à une question de topologie

Par Françoise Stark Mornington

Je reprends le fil de notre conversation du 22 janvier 2005 concernant la position de la psychanalyse par rapport au discours de la science, à partir du concept d’extraterritorialité. A la suite des propos de Benoit Drunat (1) précisant que «l’extraterritorialité n’est pas une abstraction mais qu’il s’agit plutôt pour la psychanalyse de tenir une place dans le champ de la cité hors du champ tracé par le discours de l’évaluation et des sciences cognitives et comportementales», il me semble que l’articulation des signifiants [psychanalyse] et [extraterritorialité] met en tension les concepts de place et de champ. A partir de l’enseignement de la topologie et de la logique, je définirai la position inclusive de la psychanalyse dans le champ des sciences.

La psychanalyse comme le rappelle J. Lacan dans la Conférence de septembre 1978 (2) au Collège de France est «une discipline qui dans l’ensemble des sciences, se montre à nous avec une position vraiment particulière. On dit souvent qu’elle n’est pas une science à proprement parler… c’est un art. A entendre au sens moyenâgeux du terme, c’est-à-dire au sens des arts libéraux comme l’astronomie, la dialectique, l’arithmétique, la géométrie, la musique et la grammaire». «Ce qui les caractérise, poursuit J. Lacan, et les distingue des sciences qui en seraient sorties, c’est qu’ils maintiennent au premier plan ce qui peut s’appeler un rapport fondamental à la mesure de l’homme». Autrement dit, la psychanalyse désignée ici comme «un art fondamental» s’origine de disciplines enseignées au Moyen-âge par les maîtres des arts libéraux par opposition aux arts techniques.

Selon J. Lacan, la psychanalyse s’articule à la science sans pour autant consentir à la contrainte épistémique désignée par K. Popper (1959)(3) soit la caractéristique fondamentale à engendrer des propositions falsifiables. Elle a cette particularité d’appartenir au champ de la science sans pour autant en avoir la même finalité.

Je propose d’interroger cette position à partir de la conception topologique du point cuspidal (4) de la Cross-Cap (5) , en l’illustrant par la fonction de l’auto-icon de Jeremy Bentham (1748 - 1832).

J. Bentham, philosophe de l’utilitarisme, père spirituel de l’University College London, exprima le souhait dans son testament que son squelette vêtu de ses propres habits appareillé d’une tête en cire, soit exposé dans une vitrine dans l’Université afin de participer à toutes les réunions du Conseil d’Administration. La valeur de sa présence est signifiée par l’annonce suivante : «present but not voting»(6). C’est ce qu’il avait désigné par le concept d’«auto icon»(7).

Le concept d’icône défini par le philosophe américain C.S. Pierce (8) comme une des composantes ternaires de la définition du signe par opposition aux indices et aux symboles, désigne un signe comme quelque chose qui tient lieu pour quelqu’un de quelque chose. A ce titre, l’icône est un miroir qui ne donne à voir que lui-même.

Il y a donc quelque chose de paradoxal dans cette présence de la momie de J. Bentham : il y a d’un côté la chose représentée et d’un autre côté la chose représentante. Cette présence possède un double caractère, elle est à la fois opaque et transparente, elle découvre et cache à la fois. Le désir de Bentham dans sa visée utilitariste de la mort chosifie. Mais un objet est toujours lié à un signe en tant que la chose présentifiée. Autrement dit, le signe représente la chose signifiée pour reprendre la théorie classique des auteurs de la Logique de Port Royal. Le signe a donc deux destins : la chose représentée comme chose et comme représentante. Ce qui veut dire qu’elle est signe et qu’elle est représentante d’autre chose qu’elle-même. Considéré comme chose, le signe ne représente rien mais se présente lui-même, considéré comme signe il se dérobe de la considération et la vue de l’esprit de lui-même à l’objet qu’il signifie. La transparence c’est ce que concevait Bentham dans sa désignation d’auto icon, mais lors des sessions sa présence fait signe où là chose présentée et la chose signifiée sont exclusives l’une de l’autre. L’une apparaît quand l’autre disparaît.

C’est ce que Möbius a nommé lors de la présentation de sa bande comme le rappelle J.A Miller dans Ornicar ? (9) comme point de discrépance, le lieu de retournement où la position d’extériorité et d’intériorité se matérialise comme auto intersection sur une même surface. Ce qui induit la position inclusive, comme une relation entre deux ensembles dont l’un est inclus dans l’autre.

J. Lacan désigne (10) comme point de convergence entre la grammaire de la langue et l’équivoque de lalangue, où l’effet de signifiance comme effet métonymique du désir découvre par la structure de la chaîne signifiante autre chose que ce que la langue exprime, puisque la langue exprime toute autre chose que la parole. Elle représente la pensée du sujet déguisée. C’est la chose retirée, déplacée qui en produit l’effet de «mise en valeur de l’asphère du pastout désignant l’hétérogène.» (11) La psychanalyse occupe dans le champ des sciences cette «au moins une» place désignée par le réel du langage où le rapport sexuel échappe à toute mathématisation.

La fonction de la momie de J. Bentham dans le fonctionnement administratif de l’University College London induit à mon sens le lieu d’un pastout. J. Bentham a désigné à son insu par le concept d’auto icon le lieu de séparation du signe et de la chose, c’est-à-dire en fait la structure biunivoque du langage. Lors des sessions du Conseil d’Administration, il est présent comme mort. Il incarne donc une place qui fait surgir un signifiant dans un rapport possible à l’Autre, où sa position de chose se modifie sur l’espace du tore du langage en position de manque. C’est, pour reprendre J. Lacan dans sa leçon du 30 janvier 1963, (12) «le point de manque du signifiant, ce point d’où surgit qu’il y a du signifiant est celui qui en un sens ne saurait être signifié.» C’est là où la position de la psychanalyse se situe sur le cross cap du tore du champ de la science en proposant de séparer le signe de la chose, soit en fait en séparant le sujet de l’objectivation. Autrement dit le concept d’extraterritorialité désigne en intension la relation inclusive à un champ qu’il soit celui des sciences ou de la cité.

Par Françoise Stark Mornington le 28/06/2005

NOTES :

(1) Dupuy Aline :22 janvier 2005 « Après-midi de travail compte rendu » p.1 Synthèse des débats de l’après midi de travail d’(a)lpha.

(2) Lacan J. (septembre 1978) « Le mythe individuel du Névrosé » pp291-291 Ornicar ? N°17/18 Ed Seuil Paris

(3) Popper. K (1959) In the logic of Scientific Discovery Conjectures and Refutations Par 1.1. ed Hutchinson Londres

(4) cuspidal : un point est dit cuspidal s’il peut changer de posture sans franchir une singularité.

(5) Lacan J.(Leçon du 30 janvier 1963) pp 157-158 « D’un manque irréductible au signifiant » Le Séminaire livre X L’angoisse Ed Seuil Paris

(6) Présent mais ne vote pas

(7) C.F.A. Marmoy (avril 1958) pp.77-86 vol II N02 Medical History Thane Library of Medical Sciences, University College London Ed The Trustee of the Welcome Trust

(8) Pierce C.S. p121 Ecrits sur le signe Ed Seuil Paris 1978

(9) Miller J.A. p.271 « Möbius » Ornicar ? n°17/18 Ed Seuil Paris

(10) Lacan J. (1975) pp.3-4 « Peut-être à Vincennes » Ornicar ? N°1 janvier 1975 Ed Seuil Paris

(11) Lacan J(1973) pp30-31 « L’étourdit » Scilicet 4 Ed Seuil Paris

(12) Lacan J.(Leçon du 30 janvier 1963) pp 158-159 « D’un manque irréductible au signifiant » Le Séminaire livre X L’angoisse Ed Seuil Paris