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D’une résistance, l’autre: vers la question de l’analyste profane

Par Benoit Drunat

Excursus après lecture du Dilemme du docteur

« J’ai l’impression que la résistance à la pratique de la psychanalyse par des analystes profanes ne relève pas toujours de considérations théoriques. Il me semble qu’interviennent d’autres motifs tels le prestige médical ou des questions d’ordre économique. Parmi nous, comme partout ailleurs, la lutte économique trouve son masque idéologique. »

Tels auraient pu être mes premiers mots, s’ils n’avaient pas été ceux d’Hermann Nunberg , jeune analyste hongrois, lors d’un symposium organisé par Jones et Eitingon en 1927 qui avaient été alarmés par l’ampleur et la gravité des échanges liés à la question de la laïcité de la psychanalyse.

De fait, cette année-là, Freud comptait ses partisans après la publication de La Question de l’Analyse Profane, l’affaire Reik avait connu son épilogue et le monde psychanalytique n’était pas loin de se déchirer sur ce point d’éthique dont nous devons aujourd’hui la résurgence dans le champ public à la docilité législative d’un oto-rhino-laryngologiste descendu de ses montagnes pour accéder aux hauteurs partisanes.

Or il est un point, dans les richesses du débat actuel auquel concourent les Ecoles et Associations de Psychanalyse, qui mérite d’être sans cesse remis sur l’ouvrage : que la psychanalyse soit par essence laïque n’est plus guère objet de mises en question, quelles que soient les conclusions qu’on tire de ce constat étayé ; mais si « Une psychanalyse, type ou non, est la cure qu’on attend d’un psychanalyste » , c’est qu’un, en tant qu’il est profane, occupe ladite place dans le dispositif.

Aussi, derrière la question de la laïcité de la psychanalyse, est-il nécessaire de ne pas oublier celle de la laïcité des psychanalystes, de ceux-là même fort peu nombreux qui n’ont choisi d’étudier ni la psychologie ni la médecine, d’où le charmant épithète « ni…ni », dont on les affuble comme on donne un tendre diminutif, parce qu’ils sont, et sont seulement, entrés en analyse sur une souffrance et en sont sortis avec leur sinthome en bandoulière, pour ouvrir leurs cabinets.

Un retour sur l’histoire, d’abord.
Un des premiers auquel la société tenta de faire savoir que le psychanalyste n’y a de place que s’il n’y trouble pas le doux ronron de l’ordre établi, fut l’honorable docteur – ès-lettres – Theodor Reik. Deux procès lui furent intentés.

Début 1925, vraisemblablement informés par William Stekel de la présence de psychanalystes profanes en ville, des fonctionnaires municipaux de Vienne déposèrent plainte contre Theodor Reik pour « exercice illégal de la médecine » selon les termes qu’il emploie dans une lettre à Abraham . Après âpres débats et controverses, Reik se vit interdire l’exercice de la psychanalyse mais, fort du soutien de Freud et de son avocat, il continua d’exercer en dépit de sa condamnation. Le printemps suivant, Newton Murphy, un médecin que Freud n’avait pas pris en analyse mais avait adressé à Reik, en proie aux manifestations d’un transfert négatif, assigna son analyste devant le juge pour « charlatanisme ». L’issue du procès fit les titres de la presse américaine :

« Un Américain débouté contre Freud. Le découvreur de la psychanalyse affirme sa méthode bénéfique hors de toute référence à la science médicale.»

Reik avait donc enfreint la loi à bon escient puisque la justice l’autorisait à poursuivre l’exercice de sa fonction et reconnaissait qu’il n’était pas un charlatan.

Pourtant, alors que Reik vivait son premier procès, un certain Homer Tyrell Lane fut inculpé à Londres pour « dangereux charlatanisme ». Le New York Times titra

« American accused as London « Charlatan » - Bow Street Police recommend deportation Homer Tyrell Lane, Psychoanalyst [sic], Individualist.»

Il était également dit « psychanalyste » dans les attendus du jugement. A l’inverse de Reik, lui ne l’était pas. Mais déjà charlatanisme et psychanalyse étaient associés au nom de la science et pour le bien de tous, en un doublet inique. Il fut emprisonné puis banni d’Angleterre.

L’amalgame était de mise ; le temps n’était pas venu de la reconnaissance de la laïcité de la psychanalyse. On doutait vraisemblablement qu’il advînt. Pour ce qui nous concerne, nous ne pouvons que constater que la même question sans cesse reformulée redonde et ce, depuis 1913…

En effet, Freud n’avait pas attendu les procès intentés contre Reik pour affirmer cette règle princeps de la psychanalyse. Elle apparut, et ce trait mérite d’être souligné, cliniquement . Puis fit retour sous la plume de Freud, pour la première fois, lorsqu’il rendit compte de son Rêve d’ Irma : analysant notamment son effroi « à l’idée que j’ai pu négliger une affection organique » devant « les plaintes d’Irma ; maux de gorges de ventre, et d’estomac, sensation de constriction », Freud note que « cette crainte est aisée à comprendre chez un spécialiste qui a affaire à peu près uniquement à des nerveux et qui est amené à mettre sur le compte de l’hystérie une foule de symptômes que d’autres médecins traitent comme des troubles organiques. Cependant, il me vient un doute quant à la sincérité de mon effroi. Si les douleurs d’Irma ont une origine organique, leur guérison n’est plus de mon ressort : mon traitement ne s’applique qu’aux douleurs hystériques. »

Ces remarques, qui tendent à rendre au médecin ce qui appartient au médecin, dessinent dans le même temps l’autre champ de compétence, celui de la prise en compte de l’hystérie, propre à être traitée par l’analyste profane.

Notons que le psychanalyste ne néglige pas l’importance du diagnostic ; il se doit de veiller à ne pas hystériser l’organisme lorsque celui-ci souffre d’affections morbides. Mais « la pratique de la psychanalyse se passe fort bien du savoir médical, affirme Freud, mais exige plutôt une bonne formation pédagogique et une capacité à donner libre cours à l’intuition humaine. »

Quelques-uns, dans le sillage de la figure freudienne, surent tirer le meilleur de cette intuition et occupèrent cette place sui generis, celle de psychanalystes laïcs parmi les analystes au nombre desquels figur(ai)ent pourtant des opposants à la défense de la laïcité. Ils nous font signe et nous encouragent à tenir la position défendue par (a)lpha, celle de la laïcité de la psychanalyse pratiquée à l’occasion par des analystes profanes. Quelques noms et les traces qu’ils ont laissées dans l’histoire analytique nous invitent à défendre ce qui fait la psychanalyse et les psychanalystes : Lou Andreas-Salomé, compagne de Friedrich Nietzsche et de Rainer Maria Rilke, Otto Rank, sa formation secondaire technique et son engagement dans un atelier de mécanique puis ses études de philosophie et de littérature, avant de devenir psychanalyste ; Hanns Sachs, juriste et psychanalyste, Melanie Klein, Anna Freud et tant d’autres…

Puis, l’actualité lacanienne.
L’héritage freudien, en dépit du fait d’expérience que la direction de la cure ne peut être que laïque, se voit sans cesse mis à mal, notamment par ceux qui préfèrent le confort de quelque standard ou la rassurance de la parole d’un maître, à l’incessante mise en question d’une praxis réinventée et à la formation infinie prônée par Lacan . A cet égard il est compréhensible bien qu’inadmissible que le discours de la science apparaisse comme le point d’ancrage rêvé de ce besoin de confort.

En 1958, Lacan fit de cette question l’objet d’un paragraphe, le dernier, de son article La psychanalyse vraie, et la fausse . On y retrouve – hasard et nécessité – deux des termes qu’employait Hermann Nunberg à Innsbrück en 1927, prestige et résistance…

Ainsi, Lacan se livre à une critique sévère de la psychanalyse la fausse et stigmatise l’usage pratiqué du legs freudien devenu, dans le scientisme de certains « constitués réellement en une église qui sait que son autorité est de néant » , « un instrument d’équivoque et de conformisme », niant « ce qui est [leur] action même, en la ravalant aux connivences d’un aveuglement qu’[ils] entretien[nen]t.» Il condamne « la fausseté de leur position », insistant sur « le contraste qui fait que la psychanalyse est tout juste tolérée dans sa pratique, quand son prestige est universel », alors que dans le même temps, « dans la science la psychanalyse vit dans une sorte de quarantaine. » En outre, il s’élève contre cette « situation faite de méconnaissances accordées. »

Son raisonnement résonne pour (a)lpha lorsqu’il ajoute que « la prétendue résistance des laïcs » n’explique pas cette situation. En l’espèce, Lacan rappelle à sa manière l’autre résistance la vraie, celle que Freud pointait lorsqu’il écrivait à Ferenczi : « Le dernier masque de la résistance à l’analyse, celui du médico-professionnel, est le plus dangereux pour l’avenir. » Tous deux s’accordent dans l’affirmation de la position nécessairement profane de l’analyste comme tel. Et Lacan précise que la résistance se situe du côté de ceux qui tentent avec effort « de se faire valoir par les analogies les plus bâtardes et les fictions les plus douteuses. »

A opposer résistance contre résistance, la prétendue contre la vraie, on retombe sur le rapport établi par Lacan dans le titre de son article : on y lit que le caractère profane de l’analyse est un de ceux qui permettent d’établir la frontière entre la psychanalyse vraie et la fausse. On y lit de même que l’analyste est profane ou n’est pas, non pas tant dans son statut de « ni ni » que dans sa pratique, mais aussi pourtant dans son statut.

Les laïcs, ceux qui ne sont ni médecins ni psychologues, trouvent dans ce texte matière à espérer qu’ils ne seront pas contraints de se regrouper pour survivre. Leur exclusion du champ de la pratique analytique mènerait à un mode de condamnation de la psychanalyse. Ces mêmes lecteurs y perçoivent que la psychanalyse la vraie ne saurait les sacrifier au nom d’une conception utilitaire de l’action politique.

La psychanalyse la vraie demeurera du côté des écoles qui sauront s’ouvrir aux jeunes analystes et accueillir les « ni ni » lorsque le moment du choix sera venu. La radicalisation à laquelle conduira prochainement l’actualité politique se posera notamment en ces termes : Verra-t-on disparaître les « ni ni » au nom d’une conformation à la parole du maître ? Qui, dans cette hypothèse, tolèrerait de se ranger du côté des fossoyeurs de la psychanalyse freudo-lacanienne ? Une hypothétique fermeture protectionniste des associations d’analystes serait-elle éthique ?

Regrettant, en 1967, que « rien de décent n’[ait]été articulé » sur le passage à l’analyste, Lacan précisait ceci : « Même dans le secret où se juge cette accession, soit : par l’office de psychanalystes qualifiés, le mystère s’épaissit encore. Et toute épreuve d’y mettre une cohérence (…) détermine jusque chez certains que j’ai pu croire déterminés à me suivre, une résistance assez étrange. »

« On devient psychanalyste, non pour avoir émargé au bas de quelques diplômes, mais pour avoir rencontré le désir de l’analyste, à l’entour de sa cure, qui d’être personnelle en était didactique. » Ainsi, il y a de l’analyste ou il n’y en a pas. Gageons que « les quelques autres » de l’autorisation de l’analyste admettront avec (a)lpha que s’il n’y en a pas, il n’y en a pas, mais que s’il y en a, il y en a, quand bien même l’analysant chez lequel la cure aurait fait émerger de l’analyste ne serait ni psychologue, ni psychiatre.

Par Benoit Drunat
Saint Laurent – Nouan, juin 2004