"Fille et concurrente de la science"
(a)lpha - association pour la laïcité de la psychanalyse s’est créée pour lutter contre les visées scientistes de ce que nous croyions être au début les lubies de quelques « experts » hostiles à la psychanalyse. L’amendement Accoyer n’était que la pointe émergée d’un terrible iceberg. L’idéologie de l’évaluation est en réalité déjà en voie de mondialisation, avec les objectifs qui la caractérisent : volonté de conformer le Sujet à la norme, de ravaler le psychisme au rang d’une maladie à traiter, de rééduquer (par des méthodes pavloviennes, orthopédiques et parfois cruelles) symptômes et déviances.
Le texte de Serge Dziomba dévoile la conjonction déjà opérée entre l’Union européenne, l’OMS et les spécialistes des thérapies cognitivo-comportementalistes (TCC). Une série de Plans européens sont en effet prévus pour réformer et prendre en charge la santé mentale dans nos pays. Tous se caractérisent par la disparition programmée de la psychiatrie et de ses lieux d’accueil, les patients devant à terme se « responsabiliser », « s’auto-soigner » et « s’autogérer » grâce aux thérapies TCC. L’Union européenne se préoccupe également de la « santé mentale » au travail : un des plans prévoit, pour améliorer « le comportement » des employés (traduisez : réduire l’absentéisme), de les doter « de compétences cognitivo-comportementales visant à équiper les participants d’une panoplie de moyens ».
Serge Dziomba évoque une « machine de guerre contre le symptôme » et appelle à résister, avec la psychanalyse, à cette mainmise de ces fausses sciences sur le psychisme. Ce qui implique plus que jamais que la psychanalyse puisse rester laïque, c’est-à-dire qu’elle demeure dans l’exigence de tenir sa place de « fille et concurrente de la science » (Lacan).
Par Serge Dziomba
Cinq textes trouvés à partir du site Internet de la Commission Européenne (Europa) mettent en valeur l’existence d’un lien entre l’Union Européenne, l’Organisation Mondiale de la Santé et les Thérapies cognitivo-comportementalistes. Ils nous livrent de biens stupéfiantes informations sur la fibre évaluatrice à l’œuvre dans les orientations actuelles et futures programmées.
Entre le 12 et le 15 janvier 2005, s’est tenue à Helsinki en Finlande la « Conférence ministérielle européenne de l’OMS sur la santé mentale. Relever les défis, trouver des solutions ». Cette conférence a été co-organisée par la Commission Européenne, avec la participation de M. Markos Kyprianou, commissaire européen à la Santé et la protection des consommateurs (le rapprochement entre santé et consommation à quelque chose de savoureux !). Mme le Pr. Viviane Kovess-Masféty, directeur de la Fondation pour la santé publique de la MGEN, y était annoncée en séance plénière, dans le programme provisoire, sous le titre « L’information sanitaire et le bien être de la population ».
Cette conférence a donné lieu à une « Déclaration sur la santé mentale pour l’Europe » signée « par les ministres de la Santé des États membres de la Région européenne de l’OMS, en présence du Commissaire européen […] conjointement avec le directeur régional de l’OMS pour l’Europe (M. Marc Dauzon) » dont nous avons le magnifique sourire en photo dans un document qui s’intitule « La santé mentale en Europe », lisible sur le site de l’OMS.
Un Plan santé mentale pour l’Europe
Cette déclaration est couplée au « Plan d’action sur la santé mentale pour l’Europe. Relever les défis, trouver des solutions ». Ces solutions doivent s’inspirer « des preuves scientifiques » (p. 4), mettre en place « une politique (…) qui définisse les normes des activités réalisées dans ce domaine » (p.4).
Cette politique mise en avant par la déclaration des ministres passe par de nombreuses mesures, dont « la promotion de la santé mentale dans le monde de l’enseignement et du travail… » (n° 7), « remplacer les soins dispensés dans de grands établissements aux personnes atteintes de graves problèmes mentaux par des services de proximités ». Je note au passage la métaphore « grands établissements » à la place de l’hôpital psychiatrique en questionnant : service de proximité, points-poste pour les « graves problèmes mentaux » ?
Il s’agit également « d’élaborer un système de surveillance du bien-être mental », de « responsabiliser les patients » (auto soins). La méthodologie est celle de l’élaboration de protocoles, de questionnaires et de bonnes pratiques qui doivent être évaluées.
Ces deux textes s’appuient sur deux autres plus anciens (2001). Le premier : « La santé mentale à travers le monde. Non à l’exclusion, oui aux soins » (titre digne d’une manif altermondialiste) est une brochure de l’OMS « pour la journée mondiale de la santé 2001 » qui place dans la continuité schizophrénie, troubles dépressifs, maladie d’Alzheimer, épilepsie, retard mental, alcoolisme - et qui à propos des « troubles dépressifs », reprenant le titre bien connu d’un ouvrage de Lénine : Que faire ?, répond de la façon suivante : « Il y a à présent des lignes directrices claires pour le traitement des troubles de l’humeur qui associent antidépresseurs et interventions psychologiques telles que psychothérapie cognitive et soutien social ». L’OMS promeut clairement les TCC…
Le second s’intitule : « La santé mentale en Europe ». Dans l’introduction qu’en fait le directeur régional de l’OMS pour l’Europe, M. Marc Dauzon (Qui veut, découvrira ici son sourire), fait valoir « un grand nombre de médicaments et de thérapies sociales, psychologiques et communautaires modernes qui souvent se complètent mutuellement ». Dans la rubrique « solution » (p 12), à la prise de médicaments possible dans des cas très précis est couplé le « soutien social », avec différentes « thérapies d’expression » : « … par exemple la psychothérapie et la thérapie cognitivo-comportementale peuvent aider le patient à mieux comprendre son comportement et son mode de raisonnement, à prendre les choses du bon côté et a apprendre des stratégies nouvelles pour faire face aux problèmes ». De même il est fait état de « stratégies d’auto-prise en charge ».
Enfin, le cinquième texte émane directement de la Commission de la santé et de la protection des consommateurs de l’Union Européenne et porte le titre-programme suivant : « Actions contre la dépression. Améliorer la santé mentale et le bien-être en luttant contre les effets négatifs de la dépression sur la santé, la société et l’économie ».
Il s’agit d’un rapport « d’éminents experts » fondé sur les actions menées dans le cadre d’un programme d’action communautaire dans le domaine de la santé publique, décidé par le Conseil européen du 23 septembre 2002. Il s’agit de lutter contre la Dépression par les moyens du questionnaire, de l’évaluation, en étudiant les diagnostics et l’offre de prise en charge adaptée. Il fait valoir la nécessiter d’effectuer une « comparaison en termes de rentabilité des différentes interventions », par rapport à « l’efficacité recherchée », comme le dit fort clairement le titre.
Après avoir admiré le très beau dessin intitulé « Coûts financiers de l’exclusion sociale : suivi à long terme des enfants asociaux » (p.28), le lecteur découvre l’extrême attention portée aux travailleurs et les « mesures de qualité » mises en œuvre par une série d’interventions recensées à la demande de la Commission européenne.
Les TCC triomphantes
D’où (p.30) « il apparaît toutefois également que la thérapie cognitivo-comportementale de groupe peut contribuer efficacement à améliorer la santé mentale et les perspectives d’emploi des chômeurs et à réduire le risque de dépression. Les interventions les plus efficaces sont celles qui visent à favoriser l’auto-efficacité dans la recherche d’un emploi, l’acquisition de compétence de gestion des émotions et des relations avec les autres et l’accroissement du soutien social ».
Ouf ! : la TCC est une vraie potion magique qui combat le chômage, favorise le mieux-être et rend auto…autogéré. Quel programme !
Je passe maintenant aux « études de cas », (oui, oui, il y en a). C’est édifiant. Pour l’une, il s’agit d’un programme réservé aux responsables de magasins à succursales multiples implantés dans le Royaume-Uni, qui vise à promouvoir la santé « psychosociale », l’amélioration des compétences, « le bien-être et le comportement des responsables opérationnels », ainsi que la mise en place d’« un mécanisme permettant de diagnostiquer les problèmes de santé mentale et d’intervenir le plus tôt possible ». L’amélioration du comportement des employés est visée, ainsi que « le taux de présence du personnel ». La méthode préconisée inclut : « l’enseignement de compétences cognitivo-comportementales visant à équiper les participants d’une panoplie de moyens » (p. 31-32).
Machine de guerre contre le symptôme
Que dire de plus de ces textes, déclarations, rapports qui m’interloquent, m’estomaquent, me scandalisent et me font rire ? J’extrais des points qui marquent.
1) La continuité OMS, Union Européenne avec la « méthode » TCC est ici validée.
2) Les mots psychiatre, psychiatrie, hôpital psychiatriques sont absents. Celui de médecin est submergé par « l’agent de santé ».
3) La stigmatisation « des troubles mentaux » mise en avant comme ce qui est à combattre au nom des droits de l’homme vise la fin définitive de tout asile, et donc de l’hôpital psychiatrique et de la psychiatrie, l’effet escompté est que chacun soit son auto-thérapeute.
4) Les causes du malaise de l’homme hyper-moderne comme la « dépression » sont attrapées à partir de la psychanalyse postfreudienne (merci à l’IPA) celle qui exclut la pulsion de mort freudienne : séparations, délitement du lien social, traumatismes…la liste est non close.
5) Les réponses à ce malaise sont conçues comme une machine de guerre contre le symptôme.
6) Il faut mettre en place, appliquer le contrôle celui des « populations à risques », des malades mentaux, des familles ; « responsabiliser » les personnes, qu’elles s’autogèrent, et regarde la vie du bon côté. Ceci me fait penser au rapport parlementaire Bénisti, lièvre levé par Judith Miller.
7) L’OMS joue comme l’UE un rôle essentiel. Le pont entre le Canada et l’Europe est ainsi visible.
8) Sur les TCC, me vient une définition : un mode de soins –auto – : sans passer par l’Autre.
Le combat « compassionnel » qui figure dans ces textes avec ses solutions « marketings » m’évoque en écho le propos de Rosa Luxembourg de 1902 après l’éruption volcanique de la montagne Pelée qui avait fait 40 000 morts : « Et les voilà tous à la Martinique, à nouveau un seul cœur et une seule âme : ils aident, ils sauvent, sèchent les larmes et maudissent le volcan porteur de malheur. Montagne Pelée, toi la géante débonnaire, tu peux rire et contempler d’en haut, non sans nausée, ces assassins secourables, ces fauves pleurnichards, ces bêtes en habits de Bons Samaritains ».
Bons Samaritains… j’ai failli oublier de vous dire le nom du responsable du « Centre collaborateur de l’OMS pour la recherche et la formation en santé mentale (chargé de la mise en œuvre des programmes de travail communautaires pendant des périodes définies) », dont le siège est à Lille : M. Roelandt, vous connaissez…non ? Bons Samaritains…
Par Serge Dziomba - mars 2005.


