L’amendement Mattei, inutile et nuisible
Par Elsa Ebenstein
L’amendement Mattei, dicté par un souci de normalisation (la déréglementation et la normalisation ne sont pas, loin s’en faut, incompatibles, et ce gouvernement le prouve quotidiennement, pas seulement dans le domaine de la santé mentale !), est au mieux inutile et au pire nuisible.
Inutile : Prétendant défendre les usagers contre les sectes ou les pratiques déontologiquement contestables, l’amendement Mattei n’empêchera pas les personnes qui souffrent de trouver des chemins qui ne sont pas balisés par la science, de parler plus aisément à un marabout ou une voyante qu’à un psychologue diplômé. Il n’empêchera pas non plus la création inflationniste de signifiants leurrants, et souvent amusants, de «l’équithérapie» à la «tarothérapie»… Inutile aussi parce que, d’une certaine façon, il ne change rien : d’un côté, des diplômes universitaires exigés pour exercer légalement dans le champ de la santé mentale (qui s’avéraient déjà nécessaires pour intervenir en institution) ; de l’autre, la formation du psychanalyste, qui reste hors de toute reconnaissance légale.
Nuisible : Sous prétexte de protéger le public, il risque fort d’accroître l’illusion de maîtrise de certains thérapeutes munis d’un diplôme et renforcer le pouvoir qu’ils exercent sur leurs patients. Je pense, par exemple, à un ami profondément dépressif qui s’est vu proposer par son psy (chiatre, en l’occurrence) des séances de « luminothérapie » . Je pense aussi, situation moins caricaturale mais tout aussi grave, à des proches dont la demande, adressée à un psy (chiatre ou chologue), a rebondi sur une réponse en termes d’aide, de compassion, de « cause toujours, ça fait du bien de parler », de médicaments…
Psychiatres ou psychologues bénéficient du transfert, comme tout praticien qui, de recevoir une plainte porteuse d’un questionnement, est érigé en sujet supposé savoir. En reconnaissant les titres universitaires, et en ne reconnaissant que ces titres, la nouvelle législation ne peut qu’accroître doublement l’illusion du savoir (chez le patient et, plus gravement, chez le praticien s’autorisant de son diplôme) et, partant, renforcer ce que la relation thérapeutique a d’intrinsèquement aliénant. Dans l’hypothèse où ces psychiatres et psychologues ne reconnaissent pas leur place dans le transfert – type de repérage qui ne s’acquiert pas avec, et qui n’est pas garanti par, un diplôme – ils ne pourront que perpétuer cette aliénation au lieu de l’utiliser comme outil d’une libération à venir.
* * *
Et puis, bien qu’il n’en parle pas le moins du monde, je crois que l’amendement Matteï risque fort de rétablir l’absurde distinction entre « analyse didactique » et « analyse personnelle ». Comme c’est la dimension qui me touche le plus, je développe plus bas ce propos.
* * *
Si on admet avec Lacan que la cure analytique produit des effets de formation qui, comme tout autre effet de la cure, ne se mesurent qu’après coup, on ne peut évidemment pas soutenir une « analyse didactique », intégrée à la formation théorico-pratique du psychanalyste, et essentiellement différente de l’analyse tout court. Or, l’analyse « tout court » se commence rarement à 18 ans, et s’achève rarement en quelques mois… Lorsque le désir de devenir analyste s’éveille puis se travaille au cours d’une analyse « tout court », c’est à 30 ou 40 ans que se pose concrètement la question. C’est à dire à un moment où l’on a déjà quelques diplômes et expériences professionnelles derrière soi et où l’on est obligé de gagner sa vie (détail concret qui ne manque pas tout à fait d’importance ).
La formation, à ce moment, en termes d’acquisitions théoriques, peut prendre des formes diverses. Elle n’est pas nécessairement pensée d’emblée comme une formation pour « devenir » analyste mais plutôt comme quelque chose d’intimement lié à la position d’analysant, et passe donc par énormément de lectures et d’échanges informels (de travail, tout bêtement !). Viennent après, plus tard, lorsque s’est déjà écoulé un temps plus ou moins long, différents modes d’accès au savoir plus formalisés, universitaires ou proches de l’universitaire , permettant ou non l’acquisition de diplômes. Plutôt le soir et le samedi quand même, pour d’évidentes raisons pratiques… Et aussi, bien sûr, une fréquentation autre des textes, assise sur une forme d’engagement, articulée à une réflexion clinique, avec d’autres : groupes de travail ou cartels. Vient enfin l’accès à une expérience clinique, des sections cliniques de l’Ecole de la Cause à celles des Forums du Champ Lacanien, des stages en hôpital au travail bénévole dans le secteur associatif. Cela se fait au gré des connaissances personnelles, en fonction des lieux susceptibles d’accueillir un analyste en formation qui ne vient pas du champ médico-social, en tenant compte des disponibilités limitées de n’importe quel individu obligé concrètement de continuer à avoir un métier pour payer son loyer, ses livres et ses clopes...
Et tout ça – moi, en tous cas, je suis au cœur de ce parcours là – sans avoir la certitude qu’on va effectivement devenir psychanalyste parce qu’il ne s’agit justement pas de devenir ou d’être, encore moins d’une identité sociale (une plaque sur la porte !), mais de s’autoriser un jour à occuper cette fonction.
Cette sorte de parcours passablement compliqué, ponctué par des périodes de doute ou de fatigue, se vit naturellement parce qu’il est le fruit d’un désir. Venez y ajouter soudain l’obligation d’un cursus en psychologie, cursus d’autant plus long que les facs de psycho pratiquent une sorte de malthusianisme qui les amènent à être très restrictives pour admettre des équivalences de diplôme et très exigeantes en termes d’assiduité, les obstacles deviennent alors quasiment insurmontables.
* * *
La réforme introduite par l’amendement Mattei risque donc, dans les faits, de limiter l’accès à la pratique de la psychanalyse aux seuls analysants qui entameraient une cure dans ce but, en lien avec une formation de psychologue ou de psychiatre. Ou le grand retour de la « didactique » et la négation des effets de formation de toute psychanalyse.
Aurais-je été si sensible à cette dimension de l’amendement Mattei si je n’étais pas dans cette position inconfortable (mais passionnante) de n’être formellement adhérente à aucune école, de n’être pas titulaire d’un diplôme de psychologue clinicien, d’être toujours en analyse et d’aimer lire Lacan ? Probablement pas.
Mais je crains néanmoins que les conséquences que je pointe, avec ce qu’elles impliquent d’appauvrissement et sans doute de recul de la psychanalyse, soient une menace pour tous. L’obligation de posséder un titre universitaire en psychologie clinique ou en psychiatrie, en effet, risque de « normaliser » la formation du psychanalyste, de faire de la psychanalyse un métier ou une spécialisation dans le champ de la santé mentale.
La pureté de la psychanalyse est dans sa bâtardise : elle n’est pas une science mais ne se soutient que dans un monde marqué par la science, elle n’est pas une thérapie mais n’a de raison d’exister que dans un monde où le malaise s’exprime sous la forme de demandes psychothérapeutiques, elle est une pratique de désaliénation du sujet mais passe par la voie de l’aliénation radicale qu’est le transfert. Et l’amendement Matteï ne reconnaît pas les bâtards…
Par Elsa Ebenstein le 13/04/2004


