L’idéal de la science en question
Par Françoise Stark Mornington
De nouvelles générations de médicaments permettant d’éliminer le syndrome de stress post traumatique (SSPT) fut l’objet du débat lancé dans Courrier International du mois de juin , «….les psychologues ayant fait preuve de leur incapacité à soigner après un événement traumatique….»
Le développement des neurosciences et des neurotechnologies offre une nouvelle gamme de médicaments de «gestion de la mémoire» permettant d’atténuer ou d’effacer les souvenirs : il suffirait d’évoquer à nouveau la scène traumatique où elle s’est produite, d’injecter un bloquant biochimique et le souvenir disparaîtrait à jamais. «Mais voilà,conclut Karim Nader, pour retrouver la tranquillité d’esprit et être libéré de souvenirs douloureux, il faudra beaucoup plus qu’une simple pharmacopée…car après tout, le cerveau/l’esprit est un organe profondément social et les souvenirs sont bien plus que de simples molécules.» Cependant le Conseil bioéthique américain a envisagé, d’après le journaliste Steven Rose, l’emploi de telle molécule pour les soldats après une bataille meurtrière, les équipes de secouriste après une mission éprouvante etc. Néanmoins la prescription de tels composants chimiques pose la question de l’intégrité de la mémoire pour un sujet, qu’il ait été victime de traumatisme ou non : c’est ce que définira dans un avenir proche la législation sur la liberté de penser.
Si, sous l’avers de la prévention du déclin de notre mémoire défaillante dans l’affection de la maladie d’Alzheimer, les neurotechniciens nous offrent d’améliorer nos capacités mnémoniques, ils peuvent nous offrir son envers : à savoir une atténuation voire une éradication du souvenir d’une expérience passée.
L’articulation de la neurobiotechnologie ou de cette «médecine technoscientifique» pour reprendre le terme de Danièle Brun dans le Dictionnaire de la pensée médicale , réduisant la vérité du sujet à une exactitude médico-biologique, interroge l’éthique d’une reconnaissance des formes de souffrance irréductibles à l’étiologie des pathologies. Ces acquis étant posés, la question de l’objet de la science pose en terme d’idéal, le champ du scientisme.
De l’approche de la science galiléenne au scientisme de Freud
L’entreprise de Galilée (1637) a réduit l’homme à son objet d’étude c’est-à-dire comme le rappelait François Regnault dans Ornicar ? qu’ «il n’y a pas de science de l’homme mais un sujet de la science» . La visée de la science dite galiléenne est de prendre comme objet, l’empirique et à partir de son observation, élaborer une théorie c’est-à-dire un ensemble de connaissances observables transmissibles à partir d’une matière dépouillée de qualité. D’où cette alliance de la science et de la technique, qui caractérise l’univers de la modernité où l’idéal de la science promeut un scientisme qui a rendu possible la psychanalyse . Comme le souligne Jacques Lacan dans la Science et la Vérité , la référence à la science pour le chercheur est inévitable en tant qu’il se réfère au modèle prégnant de la science du moment. Sigmund Freud quant à lui a, à partir du modèle physico-chimique de Lavoisier (1789), selon lequel « rien ne se perd, rien ne se crée. Tout se transforme», conçu son raisonnement de la causalité. C’est-à-dire pour reprendre Lacan qu’il a fait «rentrer la physiologie et les fonctions de la pensée (mises à jour par Brücke, Helmholtz et Du Bois Reymond) comme y incluses, dans les termes mathématiquement déterminés de la thermodynamique». Ce qui a conduit Freud à rompre avec Jung, le sujet des archétypes étant éloigné des caractéristiques du sujet du cogito.
« Du sujet sans qualité » au sujet du savoir et de la vérité
Pour Freud «le travail du rêve ne pense ni ne calcule ; d’une façon générale, il ne juge pas ; il se contente de transformer.» En d’autres termes le rêve en tant que mode de pensée vient réfuter le cogito cartésien réduit à fonder l’être du sujet sur le mode strict de son énoncé.
C’est tout l’enjeu du nouage entre l’énoncé et l’énonciation où le sujet divisé dans son rapport au savoir et à la vérité loge son inclusion dans le langage, c’est-à-dire dans le « Wo es war, soll ich werden » freudien.
L’inquiétant serait qu’une lecture univoque de la souffrance du sujet ne permette plus l’ouverture à la dimension Autre du langage. Disloquer la pensée du langage revient à dénier l’assujettissement du petit d’homme au signifiant. L’homme machine de Descartes situé hors de la chaîne signifiante, ravale l’homme au statut de l’animal comme utilisateur d’une parole, c’est-à-dire sans effet liant au langage. Le concept du modèle scientiste de «l’homme moyen» renvoie à la symétrie des sujets où la dimension du logos est forclose.
Ce qui signifie que la réalité psychique du sujet serait réduite à la réalité matérielle du sujet où la forme hiéroglyphique du rêve ne s’articulerait plus autour du processus de déplacement/condensation, c’est-à-dire un processus qui étudie un mouvement considéré dans rapports avec les forces qui en sont les causes. Car, par le processus de non coïncidence, les éléments du rêve se distinguent de la réalité par l’effet de métabolisation qu’induit l’après-coup, c’est-à-dire la dimension du Nachträglichkeit freudien donnant l’empan au contenu latent du désir du sujet cristallisé dans la logique du fantasme. Les avancées de la neuroscience et de la neurotechnologie nous proposent sous couvert d’un scientisme bienveillant «un système des lunes» pour reprendre Jacques Lacan dans sa leçon du 25 mai 1955.
F. S.-M.
Juin 2004


