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L’évaluation dans la cité : Un médiateur scolaire au travail

Par François de Coninck, Edouard Lambeau, Thierry Van de Wijngaert

«Tu seras ce que je voudrai que tu sois. Je ferai de toi un ornement de mon émotion, placée où je le veux et comme je le veux, tout au fond de moi. Par toi-même, tu ne possèdes rien. Tu n’es personne, puisque tu n’es pas consciente ; tu es seulement vivante.
Qu’est-il de frère en toi et ceux qui veulent vivre ?»

Fernando Pessoa

(a) l p h a – b e l g i q u e a choisi comme orientation de travail de tenter de repérer, de comprendre et de mettre en exergue comment se sont construits, comment sont en train de se construire, les pièges du consentement à l’évaluation dite «scientifique» des pratiques d’accompagnement et de soin des individus, aujourd’hui mise en œuvre par le politique.

S’agit-il d’être d’entrée de jeu contre l’idée même d’une évaluation des pratiques ? S’agit-il de s’inscrire contre toute volonté exprimée en ce sens par nos pouvoirs publics et d’en récuser a priori toute légitimité, dès lors que ces pratiques diversifiées se trouvent notamment être largement dépendantes des deniers publics ? La question mérite ainsi d’être affinée, non sans prendre en considération le fait que la plupart des acteurs concernés n’ont pas attendu que des exigences ou des injonctions leur soient imposées de l’extérieur pour réfléchir de façon critique à leurs pratiques et à l’éthique de travail qui les orientent au quotidien.

Si nous devons impérativement soumettre cette évaluation à la question, et ce à partir de la diversité même de nos pratiques, c’est que les modalités qui en sont proposées voire imposées relèvent essentiellement du discours managérial, et donc d’un impératif gestionnaire orienté par une certaine conception de l’efficacité et du résultat, dont la transposition dans le champ de l’humain, toujours en friche, ne va pas sans poser de sérieux problèmes. Sous la parure de la science de l’évaluation, se dissimule une conception machiniste de l’individu : quantifiable, mesurable, intégrable et normalisante. Interchangeable dans son équivalence et statistiquement conforme. Cette entreprise orwellienne n’inquiète pas uniquement les psychanalystes ou les travailleurs de la santé mentale : il est donc capital de réfléchir avec tous ceux qui ne sont pas prêts à voir leurs pratiques réduites à une quantification absurde qui nie la complexité de ce à quoi ils sont confrontés.

Pour cette raison, nous avons amorcé notre réflexion sur cette question de l’évaluation en donnant la parole à quelqu’un qui travaille dans un secteur encore jeune et très spécifique : Fabien Debrier est médiateur scolaire en région bruxelloise depuis plus de dix ans. Il a retracé pour nous la genèse socio-politique de ce projet et son évolution jusqu’à ce jour. Tout d’abord, une équation simple : deux symptômes embarrassants font retour sur la place publique en 1994, à savoir l’ «absentéisme» et la «violence» dans les écoles. Pour nos politiciens, ce problème nécessite une réponse rapide : ce sera l’implantation de 30 médiateurs scolaires dans les écoles réputées difficiles de la région bruxelloise. Quelle analyse est faite des conditions d’émergence de ces symptômes ? En fait, on n’en sait trop rien, mais ce qui est sûr, c’est qu’une partie de la solution semble évidente : engager des spécialistes de la communication, des «leveurs de malentendus».

Ensuite, le mandat flou des médiateurs, dont on attend cependant une réduction de l’absentéisme, des bagarres, des vols et du racket, laisse place à une auto-définition de leur fonction...très vite suivie par l’arrivée de fiches diagnostiques, dont des items «indicateurs» de ces comportements, événements ou situations problématiques dont on vise l’éradication. Le médiateur, dont la neutralité devait évidemment être préservée, est appelé, en douce, à exercer une fonction d’évaluateur…

Evoquons ici les questions qui ont émergé lors de notre conversation avec Fabien Debrier, et qui devraient se préciser au fil des futures rencontres.

L’évaluation est incontournable en regard des impératifs gestionnaires auxquels se soumettent désormais sans grande résistance, et même plutôt (r)assurément, les administrations. Le problème aujourd’hui, c’est qu’il n’y a pas d’évaluation qui ne repose de manière ultra dominante sur la quantification des pratiques, sur le chiffrage de leurs modalités et des réponses qu’elles sont sensées apporter au malaise social. Y a-t-il encore un espace pour autre chose ? Toute quantification est-elle forcément suspecte ? Y a-t-il des informations qui peuvent faire l’objet d’un chiffrage sans pour autant avoir des effets négatifs sur les pratiques et sur l’organisation d’un secteur ? Les «camemberts» statistiques sont-ils comparables au fromage finalement lâché par le corbeau médusé dans la gueule du renard ? Par quelle ruse du politique les travailleurs sociaux finissent-ils par lâcher ces informations, non représentatives de leur travail, qu’on leur demande avec de plus en plus d’insistance et de bonnes intentions ?

Les enquêtes et les statistiques qui en découlent ne peuvent jamais prétendre de facto à un statut de scientificité. Cet argument sur la question de la rigueur scientifique a été utilisé dans la réponse des médiateurs scolaires à la demande qui leur était faite de devenir des évaluateurs de première ligne. Ils auraient dû diagnostiquer les indicateurs, soit-disant objectifs, de la violence et de l’absentéisme, en répertoriant par exemple le nombre de carreaux cassés. Mais l’utilisation de cet argument ne semble pas avoir été suffisant en soi. C’est sans doute le refus de certaines directions d’école d’être partenaire d’un tel processus qui a permis de repousser ce projet. En tout état de cause, obtenir le consentement des praticiens concernés, en les noyant de propos lénifiants, fait recette dans l’implantation réussie de ces procédures de contrôle et d’évaluation. Cela n’est pas sans évoquer l’imposture de «l’évidence base médecine» où l’on observe que s’il n’y a pas de forces vives qui refusent de collaborer, il suffit que de nombreuses études partent d’une même hypothèse pour la valider : même si les méthodes et les résultats ne sont pas satisfaisants d’un point de vue scientifique, ces hypothèses n’en deviennent pas moins des vérités du même nom....

Par ailleurs, il n’existe pas de statistiques sans commentaires. C’est là un enjeu majeur dès le moment où, stratégiquement, refuser tout chiffrage devient un acte héroïque au résultat plus qu’incertain.

Qui interprète ? Dans son exposé, Fabien Debrier a évoqué l’expérience suivante. Le simple fait d’accepter de chiffrer l’origine des demandes de médiation a donné lieu à des appréciations inattendues et interloquantes pour lui. Les chiffres transmis ont mené à un avis de validité, au bord du jugement de valeur : les commentaires du coordinateur de l’ensemble du dispositif de médiation scolaire contenaient entre autres de vives «félicitations» pour l’équilibre quantitatif entre les sollicitations émanant des adultes et celles émanant des élèves.

Nous pouvons en tirer deux enseignements :

- D’une part, on ne sait jamais ce qui est fait ou ce qui sera un jour fait avec les chiffres, quelque soit la bonne intention (la pire de toutes) d’une personne ou d’un gouvernement, fut-il démocrate. Ceux qui remplissent les grilles seront alors responsables de leur utilisation. Ou diront-ils qu’ils ne savaient pas ?

- D’autre part, déduire un jugement de valeur d’une statistique donne une indication sur la manière dont il faut travailler : c’est l’exemple à suivre pour l’année suivante. Voilà la pratique du travailleur guidée par les chiffres.

Les statistiques seraient-elles la première étape du processus «évaluationniste» ?

Nous pourrions ajouter que les chiffres ne disent rien du travail et de ses particularités Les chiffres ne peuvent pas rendre compte du travail de médiateur, ou de la clinique. Ne faut-il pas inventer une nouvelle forme de transmission de notre travail ?

Gardons-nous bien de l’optimisme béat et de la tentation de banaliser le moindre chiffrage : la pratique du compromis - accepter un minimum de chiffrage sans y regarder de plus près, en l’imaginant anodin, inoffensif - est une erreur qui peut coûter. L’évolution de la situation du travail des médiateurs scolaires nous en fournit un autre exemple. Ils s’étaient mis d’accord sur une série d’items qu’ils acceptaient de répertorier dans une perspective descriptive. Dans la douceur du jour, sans en être avertis, un item supplémentaire qui posait la question du résultat obtenu et de leurs statistiques avait été ajouté. Evoquons ici qu’un débat leur a permis de le faire retirer très rapidement.

La logique nous montre que les experts comme les évaluateurs et les gestionnaires des dispositifs sont sans freins, qu’ils avancent au rythme des consentements et en arrivent vite à la question des résultats concrets. Le débat doit être stimulé, même si un grand nombre de travailleurs sociaux a déjà intériorisé depuis longtemps, sans doute, l’idée d’une pratique évaluative qui analyse à partir de la quantité. Peut-on laisser réfléchir seuls les experts statisticiens et les partenaires administratifs ? Après cet exposé, la réponse est : certainement pas !

Nous pouvons, pour la suite de nos travaux, partir de l’hypothèse suivante : pour éviter toute dérive, n’est-il pas absolument incontournable d’exiger d’être impliqué comme travailleurs et représentants des secteurs concernés, dans la mise en place des modalités qui doivent rendre compte de notre travail ? Non sans retenir ce dont témoigne l’exemple des médiateurs, à savoir qu’une modalité de travail démocratique et impliqué n’empêche pas d’être pris dans la logique statistique pour rendre compte de son travail.

Cette première soirée confirme (a) l p h a – b e l g i q u e dans son intuition que le débat doit continuer à investiguer dans tous les domaines où une certaine logique évaluative se répand et produit ses effets délétères.

Voilà quelle sera notre ligne de travail. Nous éclairer en éclairant, pour que l’éthique du non ravalement à la norme fasse tache. Tache d’encre sur le buvard, d’huile sur la pierre, marque d’un pas-de-sens pour le droit à une vie singulière et non standardisée.

Contacts : lambeau@yucom.be ou thvdew@skynet.be

Par François de Coninck, Edouard Lambeau, Thierry Van de Wijngaert le 30/05/2004