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Propos sur "La Question de l’Analyse Profane" de Sigmund Freud

Par Karim Bordeau

Dans ce court ouvrage Freud se propose de traiter « la question de savoir si l’on doit permettre aux non-médecins eux aussi de pratiquer l’analyse», répondant par là à la plainte pénale dont Theodor Reik fut l’objet.

Disons-le tout de suite, Freud n’affronte pas la question directement, mais s’emploie à mener son interlocuteur supposé, sur un chemin fait de détours bien singuliers, comme si l’objet même de son interrogation exigeait ces contours, mode de démonstration qui consiste, comme nous le dit Lacan, à « conduire l’adversaire sur un chemin tel que ce soit de son brusque détachement que surgisse une dimension jusqu’alors inaperçue. »

Mais, pour qui ?

Freud le signale à de nombreuses reprises : il ne cherche pas à provoquer conviction, mais plutôt à dérouter son interlocuteur dit impartial, – à le mener à ce point, où opinion et savoir scientifique se disjoignent – lieu où les exigences de démonstration propres au discours des sciences de la vie, perdent de leur prise.

Cet interlocuteur, docile à bien des égards, a donc la fonction de représenter un certain matérialisme, dont le sens commun aime à se nourrir, comme un petit poisson vorace.

Suivons maintenant le texte de Freud.

Dans son premier chapitre, Freud décrit sommairement en quoi consiste le lien entre un analysant et son analyste : « l’analyste convoque le patient à une certaine heure de la journée, le laisse parler, l’entend, puis lui parle et le laisse écouter. »

En quoi des mots peuvent-ils soulager telle ou telle souffrance, dans un bref délai, s’impatiente l’interlocuteur impartial ?

Si « le charme a pour condition essentielle la rapidité du succès », alors oui, la psychanalyse n’est pas une magie, c’est-à-dire qu’elle ne résout pas les énigmes que pose le symptôme du sujet, par l’effet d’une suggestion. Son action se motive d’ailleurs.

Car ce qu’interroge la psychanalyse, sont les « intimités » du sujet qui ne cadrent pas avec l’ordre du monde, qui précisément échappent à la fonction dite de représentation. De ce fait, elle n’est pas une doctrine de l’aveu :

« Dans la confession, nous dit Freud, le névrosé dit ce qu’il sait, dans l’analyse le névrosé doit en dire plus. »

C’est-à-dire qu’il s’affronte à ce qu’il ne sait pas, à ce qui est nescience quant à l’objet de son désir.
Ce qui amène Freud à placer l’analyse sur le terrain de l’énigme, dans la mesure où celle-ci fait signe, pour le sujet, d’un réel, - et nommément de cette « extimité » qu’est le réel du symptôme.
L’exemple que donne Freud (ce n’est pas pur hasard) est celui du sentiment de culpabilité, qu’il accroche, comme le fera Lacan dans son séminaire L’éthique de la psychanalyse, à une instance réelle non-résorbable dans le champ de la représentation :

« Si notre patient souffre d’un sentiment de culpabilité (...) nous l’avertissons qu’une sensation si forte et si tenace doit nécessairement se fonder sur quelque chose de réel qui pourra peut-être se découvrir. »

Que nous dit Freud en cette queue de chapitre, si ce n’est que la psychanalyse peut s’octroyer le titre de science dans la mesure où elle a affaire, dans chaque cas, à un réel énigmatique auquel se noue un orthos logos dont l’analysant est le sujet, - nouage qui fait symptôme, et qui signe l’avènement d’un réel hors-sens. L’éthique de la psychanalyse y trouve sa raison : « la Chose Freudienne... » Mais il s’agit de bien marquer la ligne de partage qui met la psychanalyse sur un autre bord que celui où se situe la science.

De tels propos laissent l’interlocuteur impartial circonspect quant « aux intentions analytiques.» Pour tout dire, il ne comprend pas. Mais qu’est-ce qu’il y a à comprendre ?

Dans le chapitre II, pour répondre à cette demande insistante, Freud s’emploie à étaler quelques considérations théoriques sur « la représentation de la structure de l’appareil psychique. » Il est remarquable que Freud emploie le terme de fiction pour caractériser une telle représentation –
«fiction» qui «dépend de ce qu’on veut obtenir», soit une certaine prise sur le réel du symptôme. On peut insérer ici ce précieux et remarquable passage qui ouvre la XXXIIième des Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, consacrée à la question des conceptions qu’il faut se faire de l’angoisse et des pulsions :

«C’est dans une intention précise que je vous parle ici de conceptions. (...) Ce sont précisément les phénomènes les plus fréquents et les plus familiers qui nous posent ces énigmes(...) Il s’agit véritablement de conceptions, c’est à dire d’introduire les représentations abstraites correctes dont l’application à la matière brute de l’observation fait naître l’ordre et la transparence.»

Freud, dans le texte que nous étudions ici, introduit l’affect d’angoisse quand il traite de la question du réel, par le biais de la notion de traumatisme. Il précise – devant un interlocuteur qui ne comprend pas en quoi cela concerne la psychanalyse – qu’un tel affect doit être pris au sérieux par le sujet quant à l’élucidation causale de ses symptômes. Entre cause et effet il y a saltus ou hiatus : l’un ne fait pas couple ou copule avec l’autre. Cela peut dérouter, car c’est à rebours du discours scientifique classique. Le texte de Freud comporte cette sorte de gap inclus dans la dynamique inconsciente. C’est pourquoi il rétorque à son interlocuteur, qui n’y entrave, si je puis dire, rien : «vous ne soupçonnez pas combien je me suis rapproché de l’accomplissement de ma promesse.»

C’est un désir de certitude qui anime Freud. Mais un tel désir est-il comparable à celui de tel ou tel scientifique qui oeuvre dans le domaine des sciences de la vie ? Où est la ligne de division ?

Freud pointe que la doctrine académique de la vie de l’âme prend ses racines dans la méconnaissance fondamentale que suppose la logique de la classification – basée en somme sur un certain usage de la langue. Les idéaux comme « bien commun » qui moulent notre socius, ne sont pas ce sur quoi la psychanalyse trouve appui. De tels semblants, qui font que chacun a ce sentiment d’être un « bon » psychologue, ne peuvent servir d’étoffe au discours analytique qui, rappelons-le, cerne un réel antinomique au semblant, mais pas sans celui-ci. La psychanalyse ne descend pas les vitres... pour atteindre un au-delà.

Cependant « le réel n’est pas le monde, nous dit Lacan dans sa Troisième à Rome, il n’y a aucun espoir d’atteindre le réel par la représentation. »

C’est pourquoi Freud, dans ce deuxième chapitre, évoque la représentation qu’il faut se faire « de la structure de l’appareil psychique. » A cet égard, c’est la question de l’espace qui intéresse la psychanalyse, et non celle de la matière prétendument constituer psyché – la psychanalyse ne se range pas sous l’égide d’un nouveau matérialisme, qui jadis faisait dériver la connaissance de la sensation.

C’est à proprement parler de topologie dont il s’agit ici, puisque Freud évoque l’importance qu’il faut accorder aux rapports entre les différentes parties de ce « n’espace ».

« Nous laisserons complètement de côté le point de vue du matériau, dit Freud à son interlocuteur, mais non celui de l’espace. En effet, nous nous représentons vraiment l’appareil inconnu qui sert aux opérations psychiques comme un instrument construit de plusieurs parties – que nous appelons instances – dont chacune assume une fonction particulière et qui ont entre elles un rapport spatial constant. »

Freud distingue, dans l’opposition entre le Moi et le ça, une première aliénation de structure. La première instance est le lieu des préjugés psychologiques – disons que de celle-ci se commande une certaine forme du socius. Mais une telle instance n’est pas sans son corrélat essentiel qu’est ce « ça impersonnel », et qui représente en somme, au niveau de cette première aliénation, « tout le reste de la structure grammaticale. »

C’est à ce premier étage que se situe, pour reprendre une expression de Kant, le sujet pathologique – et aussi bien, toutes les formes d’alibi. C’est aussi là que se structurent la passion imaginaire qui s’exprime dans la captation de l’image du semblable, et les pulsions scoptophilique et sado-masochiste. Dans sa Métapsychologie, Freud pose que l’expérience analytique nous impose de concevoir les retournements et réversions grammaticales propres à ces pulsions, antérieurement au procès du refoulement proprement dit, qui vient, lui, après-coup.

Mais la psychanalyse entre en jeu à un niveau de l’expérience où s’introduit la dimension de la vérité dans son rapport à la jouissance du symptôme.

Nous l’avons dit : pour Freud, comme pour Lacan, la psychanalyse n’est pas un nouvel idéalisme qui attendrait de l’au-delà les signes d’un noumène nouveau dont la Science poserait l’absoluité.
C’est en ce point précis où la vérité est mise, si je puis dire, en fonction, que Freud introduit dans son texte une nouvelle opposition, celle entre conscient et inconscient :

« Ce serait une erreur lourde de conséquences, nous dit-il, de croire que cette opposition coïncide avec distinction du moi et du ça. » En effet, puisqu’il s’agit ici de démontrer l’efficace de l’expérience analytique, - en quoi elle relève d’une autre tablature, qui prenne en compte la position du sujet par rapport à la première aliénation dont nous avons donné les coordonnées ci-dessus.

Tel sujet peut décider d’élucider ou de déchiffrer ce que ça veut, ou pour être plus précis, de se confronter à sa propre jouissance, - à ce qui fait l’être de sa souffrance ; il est rare qu’on puisse le faire seul. Car les « forces » qui entrent en jeu dépassent le cadre que définissent les termes académiques de la psychologie sensorielle ou de toute autre « science » qui relève du même tabac. La psychanalyse émerge - là où le Moi perd son emprise spéculaire, - là où je ne suis pas transparent à moi-même. C’est connexe à ce lieu, où je ne suis pas, que Freud pose son inconscient.

« Il n’est pas question entre nous de savoir si l’analyse est sensée ou insensée, rétorque Freud à son interlocuteur qui demande preuves et raisons, - si elle a raison dans ses propositions, poursuit-il, ou si elle tombe dans de grossières erreurs. »

Car il s’agit dans la théorie analytique de poser des prémisses rigoureuses qui guident l’analyste pour chaque sujet. Car le psychanalyste attrape par les oreilles ce que dit et pense son analysant. A cet égard, il n’y a pas de pensée universelle, même si la pensée comme telle généralise.

Pour Freud, chacun souffre réellement de ses propres pensées, pour autant qu’elles soient refoulées ( inconscientes) ou méconnues. Ce qui fait le grumeau de l’inconscient est à déterminer au cas par cas. Il n’y a pas de partie aliquote qui permettrait d’étalonner l’expérience inconsciente d’un sujet par celle d’un autre. Le désir du sujet multiplié par celui de l’Autre, est un manque irréductible, incommensurable à l’unité.

C’est ce que Freud se propose de démontrer dans son chapitre III.

« Par-là, nous dit-il, une lumière très précise sera projetée sur la question de l’analyse profane. »


Dans le chapitre III, Freud articule plus précisément le rapport d’aliénation qu’entretient le sujet avec le ça. On sait que pour Lacan une telle aliénation se formule en cette proposition disjonctive qui remanie le cogito de Descartes : ou bien je ne pense pas, ou bien je ne suis pas. Dans la première alternative, celle qui met l’accent sur le pathos, c’est la dimension de l’inconscient qui est perdue, connexe au je ne suis pas.

Le sujet entreprend premièrement de traiter le ça, qui « contiendrait » les pulsions, comme un corps étranger, avide de satisfactions aveugles, - que le moi ne reconnaît pas ou méconnaît. C’est une première forme de négation du réel de la pulsion. Pour le dire autrement : le sujet refoule le représentant de la représentation du Trieb. C’est à dire qu’il assigne, à cette pulsion, une place extérieure, dans le champ de la perception ou de la représentation. Mais, comme Freud le formule, ça insiste.

Dans la structuration de cette aliénation primordiale, la jouissance est spécularisée au lieu l’Autre. C’est un fait qui trouve sa raison, comme nous le signale Lacan, dans la prématuration de Bolk :
« Le corps s’introduit dans l’économie de la jouissance par l’image du corps. [ Mais] l’homme est quand même plus prochain à lui-même dans son être que dans son image dans le miroir. »
Selon Freud on ne peut pas confondre impunément l’intérieur et l’extérieur. « On ne peut pas fuir devant soi-même », dit-il.

L’individu comme animal parlant, a à trouver appui, non pas dans l’image de l’autre, mais dans son symptôme.

Car l’homme est « plus prochain à lui-même » dans son symptôme, que dans l’espace imaginaire où se reduplique l’image du semblable. Freud articule alors que la pratique analytique a pour seule fin la constitution d’un symptôme où le sujet trouve appui et certitude. C’est en quoi consiste le travail déployé dans une cure.

Il ne s’agit pas d’un symptôme social, de quelque chose qui empêcherait la marche des choses dans leur ensemble, - mais d’un bâti solide, réel, propre à l’être du sujet, qui inclut une jouissance dont celui-ci est averti, et qui se pose comme obstacle à la réalisation d’un être socialement normé.
Dans le chapitre qui suit, Freud traite la question du symptôme et de la jouissance sexuelle. Là encore, il entend mettre à bas certains préjugés, et pointe, à la fin de ce chapitre, le danger que constitue une normalisation excessive.

Freud met un accent singulier sur « la vie sexuelle de l’enfant », en mettant en avant la polymorphie de celle-ci.

Les pulsions soumises à la fonction sexuelle sont « partielles », et n’entre que secondairement au service de la reproduction de l’homme comme espèce ; « toutes ne sont pas également utilisables pour cette issue finale, il faut qu’elles soient détournées, remodelées, en partie réprimées. »
Pour le dire avec Lacan, cela veut dire qu’au niveau de l’inconscient, il n’existe pas de signifiant qui représenterait l’union d’un pôle mâle et d’un pôle femelle : au cœur de l’inconscient il y a une fêlure, un trou, une absence qui marque l’échec, « l’incapacité de toute signification à couvrir ce qu’il en est du sexe. » La signification de la différence sexuelle ne prend son sens qu’à partir de ce trou topologique où manque un signifiant. Que certains discours s’emploient à combler cette béance par une multiplication de « représentations imbéciles », ne nous étonne plus. Puisque c’est là une définition que propose Lacan de l’Imaginaire, dans sa Troisième :

« Que des mots introduisent dans le corps quelques représentations imbéciles, là vous avez l’imaginaire. »

Freud nous rappelle que complexe d’œdipe, de castration, et fantasmes s’édifient à la place du manque que nous venons de spécifier ; et que nul discours, autre que celui de l’analyse, ne peut en rendre compte :

« Ce n’est pas pour rien, nous dit Lacan dans son séminaire du 11 janvier 1967, que support même de ce dont il s’agit dans la pulsion, c’est à dire le fantasme, puisse s’exprimer ainsi : Ein Kind ist geschlagen, un enfant est battu. Aucun commentaire, aucun métalangage ne rendra compte de ce qui s’introduit au monde dans une telle formule ! Rien ne saurait le redoubler ni l’expliquer. La structure de la phrase un enfant est battu, ne se commente pas, simplement elle se montre. »

Aucune élucubration médico ou psychosociale ne pourra justifier qu’un enfant soit battu.

Pour qu’une formule de cette teneur puisse être appréciée à sa juste valeur, il faut être introduit au discours analytique. On touche là à ce que veut dire Freud quand il parle de l’analyse profane : la psychanalyse, en tant que praxis, ne se nourrit pas du sens dont on se rengorge dans la religion ou la science. Elle amène, au contraire, le sujet à un point où quelque chose, quant au sens, s’en décape. Quelque chose de l’ordre de ce à quoi arrive le discours mathématique dans la formule écrite : x=x.
Freud pose que tel ou tel fantasme est, à proprement parler, reconstruit grâce au processus de la cure ; et il ne manque pas de souligner l’effet thérapeutique d’une telle élaboration. L’objectivité de celle-ci n’est pas à chercher dans une réalité en soi !

Dans ce chapitre IV, Freud montre en quoi (il rappelle à cet effet pourquoi la psychanalyse s’intéresse à la mythologie) il faut savoir être dupe de la structure, pour apprécier l’étoffe d’un discours. Il ne s’agit pas d’aller au-delà des semblants ou de « démasquer le réel. » Il faut concevoir qu’au niveau de la structure, le réel-ment. Le charlatanisme commence donc au niveau du symptôme.

A cet égard, on peut se demander si, de nos jours, dans certaines aires, la psychanalyse n’erre pas à s’appuyer sur le discours scientifique...des neurosciences par exemple. Cela me rappelle ce que j’entendis, il y a plus de dix ans, de la bouche d’un médecin qui avait connu le début de la psychanalyse en France : « Vous le placez où votre inconscient ? Entre le foie et les reins ? » J’aurais pu lui rétorquer, si le souffle ne m’avait pas manqué, que ce n’est ni dans le foie, ni dans les reins que se situe l’inconscient, mais bien plutôt entre cuir et chair, pour reprendre une expression de Lacan, ou pour mieux dire : dans ce que se lit entre.

On sait, depuis Lacan, que si « la traversée » du fantasme introduit le sujet à une certitude, celle-ci ne prend sa consistance logique que d’un objet spécifié de la lettre a. C’est-à-dire d’un objet dont « il n’y a pas d’idée», et dont la science ne saurait se saisir, sinon à le faire passer dans le registre du comput. C’est sans doute là la raison essentielle de la prolifération infinie des gadgets produit par le discours scientifique quand il se conjoint au discours capitaliste.

La question est de savoir, nous dit Lacan à la fin de sa Troisième, « si la psychanalyse est quelque chose qui dépend de ce qu’il adviendra de ce réel, à savoir si les gadgets par exemple gagneront la main. » Sur ce point ( on est en 1974) Lacan reste optimiste : il est peu probable « que nous arrivions vraiment à faire que le gadget ne soit pas un symptôme »

L’appareillage croissant du monde médical par des instruments supposés plonger leurs tenailles dans les entrailles du réel, ne doit pas nous faire oublier que la psychanalyse opère dans le réel de la jouissance, non pas par un maniement instrumental, mais par un usage singulier de la parole.
Nous arrivons là au chapitre V de La question de l’analyse profane.

Dans ce chapitre, Freud esquisse la technique du traitement analytique, et pointe quel réel rencontre la psychanalyse.

Dans la cure, le sujet est conduit à dire n’importe quoi, sans aucune restriction préalable. Et c’est à partir de ces n’importe quoi que se serre « l’équation personnelle » du sujet, c’est-à-dire son symptôme, - ce qui fait objection, obstacle (la fameuse enstasie d’Aristote) à l’universalité supposée du réel que la science traque.

Le réel, pour la psychanalyse, n’est pas universel, c’est-à-dire « qu’il n’est tout qu’au sens stricte de ce que chacun de ses éléments soit identique à soi-même,[…]. Il n’y a pas de tous les éléments, il n’y a que des ensembles à déterminer dans chaque cas. »

L’expérience singulière et inconsciente de chacun ne peut donc faire collection : quand Lacan parle d’ensemble à déterminer dans chaque cas, il fait allusion à ce qui fait dépôt du maniement de lalangue pour chaque sujet. Il montre que cette alluvion est faite d’un se jouir singulier inclus dans le symptôme. Mais pour que quelque chose de cet ordre arrive au savoir, il y faut ce tranchant qui distingue le sens dont se nourrit le symptôme, du sens du symptôme, qui est précisément le fait qu’il se nourrisse de sens.

« Ce qui vaudrait mieux, nous dit Lacan, c’est à quoi nous devrions nous efforcer, c’est que le réel du symptôme en crève, et c’est là la question : comment faire ? »

Ce dont il s’agit donc c’est de crever la baudruche du sens, dont certains poissons nous donnent admirablement l’image. C’est une question plus que jamais contemporaine comme chacun sait.
La science, quoiqu’on dise, est mère nourricière d’images et de représentations qui donnent au symptôme « continuité de subsistance.»

La satisfaction du symptôme appendue au registre du sens, est spécifiée par Lacan du nom jouissance phallique, jouissance hors-corps :

« C’est en tant au contraire, nous dit-il, que quelque chose dans le symbolique, se resserre du jeu de mot, de l’équivoque, lequel comporte l’abolition du sens, que tout ce qui concerne la jouissance, et notamment la jouissance phallique, peut également se resserrer. »

Ce que Freud signale dans son chapitre en évoquant ce qui fait « surprise » dans une séance, et qui peut ainsi orienter l’analysant vers un nouveau rapport au savoir.

Lacan montre, en usant de sa topologie du nœud borroméen, comment la science peut venir à la place de cette jouissance hors-corps, et envahir, par une multiplication des représentations (champ du préconscient de Freud) qui lui sont propres, le champ du réel du symptôme, en y déterminant possiblement l’ « infinitisation » d’une jouissance imaginaire.

Il est remarquable que la science soit mise, par Lacan, dans l’intervalle de la jouissance de l’Autre, soit de celle qui se situe hors-langage, dans le corps. Ce n’est pas par hasard que le terme de virus (désignant originellement un symptôme corporel) soit par exemple employé dans le jargon de la science informatique.

Le petit a est posé par Lacan comme séparant la jouissance phallique de la jouissance de l’Autre. Sur ce point insérons un dit de Freud sur ce qui s’extrait du processus de la cure :

« On en apprend encore de toutes sortes dans les processus de la cure.(...) [l’analysant] vous dit n’importe quoi et cela n’a tout d’abord pour vous pas plus de sens que pour lui. Il faudra que vous décidiez à appréhender d’une manière très particulière le matériel que livre l’analysé par soumission à la règle. Un peu comme un minerai dont il faut par des procédés spéciaux extraire le contenu du matériel précieux. Et de plus vous êtes alors prêt à travailler des tonnes de minerai qui peut-être ne contienne que peu de la précieuse matière cherchée. Telle serait la première justification de la durée de la cure. »

Il s’agit donc de l’extraction du petit a « précieux » qui fait obstacle à « l’hainamoration » narcissique de transfert ( se faire aimer), qui lui-même fait obstacle au « progrès » de la cure. Freud nous indique qu’en ce point précis, l’analyste a affaire à des résistances qui émanent du ça : c’est-à-dire que le sujet ne veut rien lâcher de l’aliénation de sa jouissance imaginaire. Le sujet peut ne pas vouloir guérir, et rester accrocher à un jouir.

Le processus de déchiffrage de l’inconscient dont l’analysant est le sujet, connaît alors deux formes d’arrêt : l’un référé à l’amour de transfert, et l’autre à des processus venant du « ça impersonnel. » Freud souligne que seules les conditions expérimentales de l’analyse dégagent pour le sujet ces deux obstacles dans leur pureté. Le nettoyage des Ecuries d’Augias ne se fait pas en un seul jour comme pour Hercule... Il y faut du temps... L’extraction du « minerai » exige patience et tact.

« N’est plus profane » nous dit alors Freud, l’analyste, qui est averti des pièges du transfert, et qui sait manier avec rigueur et délicatesse celui-ci. Qu’il soit médecin, archéologue ou juriste, cela ne détermine pas a priori cette qualité d’analyste :

« La préparation à l’activité analytique n’est pas tellement facile et simple, le travail est dur, la responsabilité est grande. Mais celui qui s’est soumis à un tel enseignement, qui a été lui-même analysé, qui a saisi de la psychologie de l’inconscient ce qui actuellement peut en être enseigné, qui est au courrant de la science de la vie sexuelle et qui a acquis la technique délicate de la psychanalyse, art de l’interprétation, lutte contre les résistances et maniement du transfert, celui-là n’est plus un profane dans le domaine de la psychanalyse. »

C’est la conclusion du chapitre V. Elle définit, eu égard à la technique analytique, ce qu’est un analyste non-profane.

Passons maintenant au chapitre suivant qui traite plus directement de la question de l’analyse profane.

L’interlocuteur impartial, devenu docile, ne comprend pas ce que vient faire ici cette question.
A juste titre sans doute.

L’unilatéralité d’une loi qui imposerait, comme principe, pour l’exercice de la psychanalyse, l’obtention de diplômes relevant du champ psycho-médical, poserait dans la légalité des pratiques honteuses.

Vu que le symptôme y trouverait, pour sa prolifération quant au sens, son grain d’obscénité. On sait qu’une telle loi trouverait son plus sûr appui dans le discours de la science dont les tenants pensent que le réel est « tous les éléments. »

Qu’on ouvre un livre moderne de probabilité dont les théorèmes font le grumeau de la statistique, qu’on lise ce qui s’y dit : on verra sans peine que la véracité de ces théorèmes est fondée sur le refoulement du réel comme impossible ; la base de l’investigation probabiliste s’articule de l’usage d’une fonction bien singulière, la fonction dite indicatrice : 1(x), fonction de comptage à proprement parler. Fonction qui n’est là que pour marquer qu’il y a un élément dans tel ensemble. Les événements que l’on qualifie du terme impossible sont alors pondérés d’une mesure égale à zéro, - c’est-à-dire ne contenant aucun élément, ce qui est congruent à la pondération de « l’univers des possibles » par le nombre 1. L’emploi des procédés statistiques pour l’appréhension des symptômes d’un sujet, est donc un mensonge complice d’une canaillerie sans mesure.

L’aliénation du discours psycho-médical dans le règne de la statistique est grosse de symptômes nouveaux dont pourra se gonfler l’individu moderne, puisqu’elle rejette la singularité énigmatique du sujet. Cela revient en somme à assigner au symptôme de celui-ci une place exclusive dans le discours de la science. Ce qui ouvre une voie possible à la psychose...

Freud marque bien, dans son texte, que le surmoi trouve dans le monde extérieur (les discours ambiants qui tissent notre quotidien) un appui, - « mais qu’il est en rapport particulièrement intime avec le ça. »

On sait que Lacan, dans son séminaire Encore, fait du surmoi l’instance d’où s’origine l’impératif Jouis ! Comment peut-on entendre ça de nos jours, où les repères du Nom-du-père sont remis en question ?
Le discours scientifique contemporain donne au surmoi un bâti externe de plus en plus solide, autrement dit réel :

« Le sens du symptôme dépend de l’avenir du réel, donc de la réussite de la psychanalyse. Ce qu’on lui demande, c’est de nous débarrasser et du réel, et du symptôme. Si elle succède, a du succès dans cette demande, on peut s’attendre à tout, à savoir à un retour de la vraie religion par exemple. ( Pour celle-ci, c’est chose faite...) (...) Mais si la psychanalyse donc réussit, elle s’éteindra de n’être qu’un symptôme oublié. (...) Donc tout dépend de si le réel insiste. Pour ça il faut que la psychanalyse échoue. »

Je ne me lancerai pas dans une analyse détaillée de ces quelques lignes, réservant cela à une étude que nous ferons dans le cadre d’un groupe de travail. En tout cas, elles posent la question de savoir si la psychanalyse est un symptôme. Si tel est le cas, un tel symptôme relève-t-il du champ social ? Nous verrons ce qu’en dit Freud.

Lacan, quant à lui, répond « qu’il n’y a qu’un seul symptôme social : chaque individu est réellement un prolétaire, c’est-à-dire n’a nul discours de quoi faire lien social, autrement dit semblant(...) La psychanalyse socialement a une autre consistance que les autres discours. Elle est un lien à deux. »

Revenons maintenant au texte de Freud, et acheminons-nous vers une conclusion.
Freud pose que la médecine dans son objectivation scientifique du réel de la vie, ne peut appréhender dans une juste mesure le nouage complexe de celle-ci aux phénomènes psychiques. La vie est une énigme dans la stricte mesure où le langage la rejette comme impossible à écrire.

Mais Freud n’entend pas faire jouer la psychanalyse contre une autre science : chaque science peut prétendre, dans une certaine mesure, à une unilatéralité ; chacune doit rendre compte de son impossible.

En ce qui concerne la psychanalyse, « le critère cherché ne se trouve que si l’on se détourne de la médecine scientifique pour aborder l’art de guérir. L’homme malade, poursuit Freud, est un être compliqué, il nous rappelle que nous n’avons pas le droit d’effacer de l’image de la vie ces phénomènes psychiques si difficilement saisissables. »

Aucun progrès médical ne laisse entrevoir que les névroses ou psychoses se résoudront unilatéralement par un usage de médicaments ou d’instruments. Le trou de la vie reste comme tel, le symptôme y faisant bord. C’est en termes qui rendent compte de structures singulières, que les faits cliniques doivent être abordés, - termes qui laissent une place à l’élaboration du sujet.

Comme il a été montré dans les chapitres précédents, le savoir, dans lequel s’articulent ces termes, est à juste titre supposé à l’analyste avertit des énigmes que pose la structure du symptôme ; termes qui déterminent une praxis, c’est-à-dire un mode d’abord du réel.
« D’une manière générale, interroge Freud, la pratique de la psychanalyse est-elle un objet qui doive être soumis à l’intervention des pouvoirs publics ou est-il plus indiqué de l’abandonner à son développement naturel ? »

Les « penchants bureaucratiques» poussés à l’excès, ne déterminent-ils pas une nouvelle forme s’assujettissement qui s’énoncerait, en nous inspirant de Kant, ainsi : fais en sorte que ta maxime réponde aux lois préventives ? La combinate leibnizienne ( Dieu a fait de son mieux, le meilleur des mondes) trouverait peut-être son expression moderne dans une législation rêvée où chacun suivrait le pas de tout le monde : « la pensée de l’autoroute. »

Seulement le réel du symptôme analytique, c’est l’obstacle (logique) qui se répète pour entraver cette marche commandée par le discours du maître.
Passons maintenant au dernier chapitre.

Dans celui-ci, Freud pose qu’il est impossible de prévenir la formation d’une névrose ou de certaines pathologies. Pourquoi ? A cause du facteur sujet. Si le discours scientifique de la psycho-médecine vise à regonfler le moi, à le laisser dupe de « la pensée de l’autoroute », la psychanalyse n’émerge que là où il est question du choix d’un sujet quant à la causalité de ses symptômes. Il faut bien faire la distinction entre ce qui relève du champ de la médecine, et ce qui est propre au symptôme analytique. Pour une juste appréhension de celui-ci, Freud préconise un enseignement annexe – autre que celui de la cure proprement dite – qui engloberait des spécialités « étrangères aux médecins », ne se rencontrant pas « dans son activité professionnelle : histoire de la civilisation, mythologie, psychologie des religions et littérature. » Lacan ajoutait linguistique, topologie, logique et anti-philosophie.

« Sans une bonne orientation en ces domaines, nous dit Freud, l’analyste reste sans comprendre une grande partie du matériel qui s’offre à lui. Inversement, la masse la plus importante de ce qu’enseigne l’Ecole de médecine, il ne peut l’utiliser à ses fins. »

« Le corporel et le psychique » sont intimement liés, mais il en reste pas moins que ce nouage n’est pas sans un trou qui les sépare l’un de l’autre. C’est pourquoi Freud emploie le terme de psychishe Geschehen, que Lacan traduit par événement psychique, pour l’opposer à cette autre traduction : fonctionnement mental.

Freud souligne à cet égard que nulle étude médicale ou philosophique ne pourra délivrer un sujet de ces tourments phobiques ou représentations obsessionnelles. Seule la technique analytique opère dans le réel que signalent ces symptômes.

« L’utilisation de l’analyse pour la thérapie des névroses n’est qu’une de ses applications » nous dit Freud. Il préconise l’extension de la praxis analytique hors des murs du cabinet privé, dans certaines institutions publiques par exemple. Là où les savoirs universitaires échouent dans l’élucidation de certains symptômes, la psychanalyse peut y mettre son grain de sel, et travailler conjointement avec psychiatres ou médecin-psychologues.

Freud pense que la pédagogie, au sens large, a aussi à prendre en considération le discours analytique.

Donc, on ne voit pas en quoi on interdirait l’exercice, dans des institutions, de la psychanalyse à des non-médecins, puisque précisément la psychanalyse peut intervenir là où la médecine ou psycho-médecine ( voire la pédagogie) échoue.

Sur ce point, dans sa postface, Freud écrit :

« Tout est vrai de ce qui a été dit sur la difficulté du diagnostique différentiel, sur l’incertitude, en de nombreux cas, de l’évaluation des symptômes corporels, ce qui rend donc nécessaire, soit un savoir médical, soit une intervention médicale ; mais que les cas où de tels doutes ne se font absolument pas jour, où l’on n’a pas besoin du médecin, sont incomparablement plus nombreux. Ces cas ont beau n’avoir aucun intérêt scientifique, ils jouent dans la vie un rôle suffisamment important pour justifier l’activité d’un analyste profane qui soit pleinement capable d’y faire face. »

La question de la garantie quant à la qualification de tel analyste profane, est réglée, selon Freud, par l’existence d’écoles ou de sociétés analytiques, qui regroupent des individus qui ont été analysants, et reconnus comme analystes selon des critères logiques très précis. Il y aurait lieu de distinguer Ecole et Société. Lacan pointe dans sa Troisième qu’il n’y a pas de véritable société fondée sur le discours analytique. Comme dans la Stoa, une Ecole répond à un certain style de vie...

C’est en quoi il n’y a pas grand danger, comme on veut nous le faire croire, à ce qu’une personne cherche « une aide psychologique auprès de personnes qui n’ont pas appris comment la dispenser. Eclairons-les, nous dit Freud dans son chapitre VI, et nous aurons fait l’économie des interdictions. »
Chacun est libre de la manière d’être dupe de son inconscient, si je puis dire. On peut choisir de s’en remettre à « l’autosuggestion, la persuasion, qui, puisés aux sources de notre ignorance, doivent leurs effets à court terme à l’inertie et à la lâcheté des masses. »

Concluons, sans plus le commenter, sur un passage bien émouvant de la préface de La Question de l’Analyse Profane. Evoquant les origines prétendument médicales de la psychanalyse, Freud écrit :
« Après quarante et un ans d’activité médicale, la connaissance que j’ai de moi-même me dit qu’au fond je n’ai jamais été un véritable médecin. Je suis devenu médecin par suite d’une déviation forcée de mon dessein originel, et le triomphe de ma vie consiste à avoir retrouver, après un long détour, la direction initiale. De mes premières années je n’ai pas connaissance du moindre besoin d’aider les personnes qui souffrent (...) Je n’ai jamais non plus joué au « docteur », ma curiosité infantile suivant apparemment d’autres voies. Dans mes années de jeunesse, le besoin de comprendre un peu les énigmes du monde et peut-être même de contribuer un peu à leur solution l’emporta. »

Tant que cette origine énigmatique de la psychanalyse insistera, - celle-ci s’initiant du désir de Freud, - notre mission sera justifiée.

La psychanalyse « a donc encore de bonnes chances de rester un symptôme. ».

Tant qu’elle le restera, les défenseurs de l’analyse profane demeureront.


Par Karim Bordeau le 01/11/2004