Sans garantie
Par Elsa Ebenstein
Ceci n’est pas un "dialogue".
Questions, réponses - et convictions! - forment le tout d’un texte qui n’a cette forme dialoguée que dans un souci de clarté.
Qu’appelle-t-on «psychanalyse laïque» ?
La psychanalyse est une praxis qui permet de découvrir les conflits inconscients qui nous traversent.
Elle a souvent un effet thérapeutique, car les conflits qu’elle met à jour s’exprimaient sous forme de symptômes et de souffrance psychique. Parce qu’elle a un effet thérapeutique, on peut penser qu’elle relève de la médecine et ne devrait donc être exercée que par des médecins.
D’autre part, une cure analytique touche notre vie psychique, notre façon de voir le monde et de nous y inscrire. Fréquemment, la psychanalyse entraîne des changements divers dans notre vie sentimentale, professionnelle, dans nos engagements. Parce qu’elle a des effets sur nos relations aux autres, on peut trouver logique qu’elle soit plutôt exercée par des psychologues.
On sait aussi que la psychanalyse s’appuie sur une éthique, interroge pour chacun d’entre nous l’articulation du désir et de la loi, nous promène sur un chemin marqué par le sexe et la mort. Parce qu’elle touche à de grandes interrogations philosophiques ou métaphysiques, on peut souhaiter en réserver l’exercice à des prêtres, des moralistes ou des philosophes.
Et puis, elle est un espace de parole, et devrait donc n’être pratiquée que par des professionnels du langage, linguistes ou conteurs. Elle s’appuie sur la remémoration et interroge les trous de notre histoire, il faudrait donc que ne s’installent sur le fauteuil que des historiens ou des romanciers.
La liste des différentes professions qui auraient quelques solides arguments pour se réserver l’usage de la psychanalyse pourrait encore être étendue… Et la «psychanalyse laïque», justement, c’est la réponse faite par Freud dès 1926 aux revendications corporatistes de l’époque (le corps médical et, dans une moindre mesure, les religieux) et de l’avenir. A ceux qui réclamaient, parfois avec des arguments de bon sens, que le titre de psychanalyste leur soit réservé, Freud a répondu que peu importaient les diplômes ou la profession exercée par ailleurs. La psychanalyse devait être réservée… aux psychanalystes. C’est à dire, à ceux qui remplissaient une condition unique et irremplaçable : être formés à la psychanalyse.
On peut donc dire que la «psychanalyse laïque», c’est tout simplement la psychanalyse pratiquée par un psychanalyste ! Il n’y aurait donc de psychanalyse que laïque ?
Oui, puisque ne peut occuper la place du psychanalyste que celui qui s’est formé à la psychanalyse. Et cette formation – dont la pièce maîtresse est l’analyse personnelle – a notamment pour effet d’interroger et mettre à distance les connaissances universitaires acquises par ailleurs afin que celles-ci ne brouillent pas l’écoute de l’analyste dans la cure. Qu’elles ne l’empêchent pas – par le filtre d’un savoir préconçu – d’entendre le singulier, toujours nouveau, du dit d’un analysant.
Le psychanalyste n’est pas pour autant un ignorant ! Seulement, face au symptôme dans la cure, il ne réagira ni en médecin (cherchant par exemple une cause organique), ni en psychologue (écoutant ce qu’en pense le patient afin de lui apporter une réponse adaptée), ni en prêtre (donnant des conseils éclairés pour vivre mieux), ni en linguiste, assistante sociale, meilleur ami, confesseur ou professeur, il réagira en analyste. C’est à dire comme quelqu’un qui sait d’expérience que le symptôme dit quelque chose du sujet, et que le sujet sait sans le savoir ce qui est dit par son symptôme. Le psychanalyste sera donc à l’écoute d’un savoir insu… il sera à l’écoute de l’inconscient.
Avoir ou ne pas avoir de diplômes relevant d’autres disciplines (médecine, psycho, langues etc) est donc indifférent. Mais pourquoi n’y a t il pas, alors, un diplôme de psychanalyste qui garantirait que celui qui se prétend tel a bien été formé à l’analyse ?
Parce qu’un diplôme constate l’acquisition d’un certain volume de connaissances pratiques et théoriques, les mêmes pour tous les titulaires de ce diplôme, dans des conditions de vérification normée (examen, rapport de stage…) et que la formation à la psychanalyse ne peut pas rentrer dans un tel cadre.
La formation de l’analyste, d’abord, est plus longue que n’importe quel cursus universitaire. Elle ne s’arrête pas, d’ailleurs, quand le psychanalyste commence à exercer, elle est à peu près interminable !
La formation de l’analyste, ensuite, comprend généralement trois dimensions qui ne peuvent guère être normées, sauf à perdre leur caractère de formation analytique.
La première dimension, essentielle, c’est l’analyse personnelle. Bien plus souvent commencée pour des raisons personnelles que dans un souci de formation, l’analyse est le lieu où le futur analyste fait l’expérience de l’inconscient et interroge son désir de devenir analyste. Et la caractéristique d’une analyse, c’est qu’on ne sait pas d’avance combien de temps elle va durer, ce qu’elle va mettre à jour, quels effets elle va produire. D’autre part, la psychanalyse repose sur le transfert, lien singulier qui ne se noue pas entre n’importe quel analyste et n’importe quel analysant mais entre UN analyste et UN analysant dans UNE rencontre singulière. Comment diable évaluer cela ? !
La seconde dimension, c’est l’acquisition d’une expérience clinique dont la richesse et la diversité ne peuvent dépendre que des choix, opportunités, attentes et désirs de l’analyste en formation. Il y a bien sûr des stages en hôpital, des «présentations de cas», des groupes de travail, selon les écoles ou associations auxquelles l’analyste en formation adhère. Mais il n’y apprendra pas l’essentiel de ce qui fait l’expérience clinique : l’écoute singulière d’un sujet qui lui parle. Cette expérience essentielle, il ne peut l’acquérir qu’en faisant fonction d’analyste au près d’un analysant, c’est à dire en ayant commencé à exercer la psychanalyse. Il est alors aidé par ce que l’on appelle «contrôle» ou «supervision», c’est à dire le fait de rencontrer un analyste plus expérimenté pour parler avec lui de la façon dont il est engagé dans une cure et la conduit. On voit mal comment cet échange, par nature confidentiel, pourrait être réglementé.
La troisième dimension de la formation est celle qui semble le mieux se prêter à une validation sous forme de diplômes, puisqu’il s’agit de travailler le corpus théorique de la psychanalyse. Ce corpus est… immense, presque inépuisable. Il est d’un accès malaisé, exigeant souvent le recours à des savoirs venus d’autres champs (linguistique, topologie, logique, philosophie, littérature, anthropologie…), articulant travail personnel et travail de groupe, sous des formes et sur des thématiques variées (séminaires, cartels, écriture d’articles, réflexions partagées…). Bien entendu, ce travail théorique nourrit la clinique et se nourrit d’elle de telle façon que, là encore, une part essentielle de la formation se poursuit au fil des années, bien après qu’un psychanalyste ait commencé à recevoir des patients. Qui, sinon l’analyste en formation pourrait décider des points qu’il lui importe de travailler, en fonction de ses intérêts et besoins ?
Mettre un diplôme sur tout ça est donc tout bonnement impossible.
Mais alors, quelle garantie ?
Il n’y en a pas, et c’est heureux.
Au cours des premières rencontres entre un analyste et un analysant commence, ou non, à se nouer un lien singulier (ce que l’on appelle le transfert), qui repose sur la confiance et que nul maître (ou institution) ne peut garantir. Sans cette confiance qui permet l’émergence de du lien transférentiel, l’analyse – tout simplement – n’aura pas lieu. Elle ne commencera pas parce que l’analysant se dira : « Ben, non, ce mec (ou cette femme) ne me convient pas, je n’ai aucune envie de lui confier la moindre chose intime, je vais aller voir ailleurs ». Elle ne commencera pas parce que l’analyste se dira : «Je ne suis pas le praticien qui convient pour répondre à cette demande particulière, je vais proposer à cette personne d’aller voir un confrère». Au pire, les choses traîneront quelques semaines ou quelques mois avant que l’un des protagonistes se rendre compte qu’il ne se passe pas grand chose, que ça a l’air d’une psychanalyse mais que ce n’en est pas une… et qu’il vaut mieux arrêter là.
Le risque que l’analyse ne puisse pas commencer, faute de l’installation d’une situation transférentielle, serait accru s’il existait des « diplômes d’analyste ». L’analysant, en effet, serait d’emblée confiant non dans l’analyste mais dans le diplôme qu’il peut exhiber…
Dans les hypothèses où l’analyse ne commence pas, l’absence de garantie extérieure n’est effectivement pas bien grave. Mais si le transfert s’installe, ne risque-t-on pas de se retrouver démoli par un pervers, un gourou… ?
C’est rare, sans doute bien plus rare que dans d’autres types de situation, mais c’est effectivement possible. Seulement, de ce risque, qui vaut pour toutes les rencontres humaines, aucun diplôme ne pourrait nous prémunir. Un médecin généraliste peut capter l’héritage d’une personne âgée qui lui fait entièrement confiance, un psychologue peut influencer son patient et le pousser à prendre des décisions qui se révéleront très mauvaises pour lui, un enseignant cruel ou n’ayant pas conscience de son influence peut acculer au suicide un adolescent fragile… les diplômes n’ont jamais été une garantie de l’éthique, ni même de la compétence, des diplômés.
Faire confiance suppose toujours une prise de risque, en analyse comme ailleurs. Ce risque serait bien plus grand si triomphait une vision normative de la formation du psychanalyste. L’analysant serait en effet rassuré par le diplôme de l’analyste ; l’analyste, quant à lui, serait tenté de se cacher derrière le beau diplôme qui garantit qu’on peut lui faire confiance… et toutes les dérives seraient alors possibles.
En résumé, s’en prendre à l’analyse laïque, ce serait donc attaquer la psychanalyse toute entière. En outre, vouloir en normer ou garantir la pratique par des diplômes pourrait porter atteinte au lien singulier, le transfert, sans lequel il n’y a pas d’analyse possible ?
Exactement ! Mais refuser qu’on exige du psychanalyste qu’il produise des diplômes (de psy passé par l’université) pour avoir le droit d’exercer n’interdit nullement à des titulaires de diplômes de devenir psychanalyste… Et dans les éléments qu’un sujet prend en compte, tant pour des raisons conscientes que pour des motifs encore inconscients, lorsqu’il choisit de rencontrer un analyste, le diplôme peut jouer un rôle. Ni plus ni moins que ne jouent leur rôle la localisation du cabinet, les sonorités d’un nom, la réputation voire la célébrité, le rattachement associatif, les articles publiés, les confidences d’un ami qui a été sur ce même divan et mille autres choses qui ne sont pas, objectivement, des garanties, mais qui, subjectivement, dans le singulier d’une rencontre, auront beaucoup de poids…
Par Elsa Ebenstein le 10/04/2004


