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Soutenir la laïcité de la psychanalyse est une question de goût…

Edouard Lambeau
Agronome et infirmier lacanien

Lettre ouverte aux législateurs de France et de Belgique


Mesdames, Messieurs les Ministres,

Hier soir j’ai pensé à vous.

Le Gevrey-Chambertin que j’ai débouché pour mes hôtes ne nous a pas donné satisfaction. Il était trop tannique, sans vivacité et aucun arôme de fruits rouges caramélisés ne s’est développé. Pourtant, cette appellation mondialement reconnue aurait dû nous offrir toutes les garanties de qualité.

Après les psychothérapies, je vous propose donc de réglementer la chaîne agro-alimentaire.

Vous avez raison, vos prédécesseurs l’ont déjà fait en interdisant par exemple la fabrication artisanale de l’alcool. Les citoyens ont déjà perdu mille saveurs.

J’ai chez moi un alcool de figue issu d’une distillation clandestine et je vous assure qu’il s’en dégage des arômes si subtils que Patrick Süskind pourrait en réécrire un livre.

Je dis prédécesseurs mais vous n’avez jamais arrêté ! Les journaux parlés belges ont récemment annoncé avec stupéfaction la menace d’une circulaire européenne visant une levure unique au monde, la Brettanomyces Bruxellensis, nécessaire à la fermentation de la gueuze de notre plus vieille brasserie bruxelloise. Voilà pourtant plus d’un siècle que cette bière donne du plaisir.

PRETEXTE D’ETAT

Déjà lors du démantèlement des alambics, le prétexte d’état était le contrôle sur la santé. Qui aurait pu contredire une loi qui protège les hommes de la cécité ? Mais le législateur s’est montré avare. Il existe encore des alcools qui abîment d’honnêtes gens et des vins qui n’offrent pas les garanties de qualité attendues.

Je vous demande, ainsi qu’à vos collègues de l’agriculture, d’interdire toutes formes de vinifications laïques ou selon d’autres critères que ceux décidés par les experts viticulteurs désignés. Vous me répondez que tel est déjà le cas. Ce n’est donc pas une garantie suffisante.

Je vous demande que soit imposé l’usage de paramètres standards et précisément définis pour la chaptalisation et le degré d’alcool. C’est déjà fait aussi…
Comment se fait-il alors, que, en France, au XXIe siècle, vous ne puissiez pas assurer la totale garantie de bonne qualité d’un vin acheté dans un supermarché ultra-contrôlé, chez un marchand de vin expérimenté ou directement fourni par la propriété ?

Ne faudrait-il pas mieux réglementer ? Ne faudrait-il pas que tous les « faiseurs de vin » soient universitaires ? Seuls les ingénieurs vinicoles devraient être habilités à s’occuper de l’élevage du vin selon un cahiers des charges préétabli pour toute la France. Un nouveau comité d’experts devrait être nommé. Un œnologue de Chablis, un viniculteur de Moulis, un viticulteur de Pommard (je vous conseille Jean Laplanche), par exemple, puisque ces vins, eux, vous devez les connaître, ça rassure le bouche à oreille et le « contrôle » social. Vos amis qui un jour vous les avaient recommandé ne vous ont pas déçu eux.

Sur ce point je vous donne tout à fait raison. Cette « régulation » là est la seule opérante. Rappelez-vous comme la mauvaise caisse de Margaux dont vous aviez fait les frais a été bannie par tout votre entourage. Et bien le fonctionnement est identique avec les mauvais thérapeutes.

Mais revenons-en à nos experts, puisque c’est plus rassurant. Seule leur commission sera habilitée à agréer les vignerons qui exercent depuis 5 ans et qui ne sont pas porteurs du titre universitaire d’ingénieur vinicole. Tous les praticiens devront suivre un canevas très précis de règles et d’indications de vinification pour toute la France. OUI, les vins d’Alsace et de Corse aussi devront passer un an en fût de chêne. Ni plus, ni moins ! L’interdiction d’utiliser certaines levures comme le botrytis cinerea, appelé communément pourriture noble, sera interdit. FINI les vins liquoreux et son château d’Yquem. Comment peut-on laisser fabriquer du vin avec de la pourriture, fut-elle noble ? Fini les petites appellations de Loire et d’Ardèche. Mais c’est pour le bien des consommateurs. Plus jamais de mauvaises surprises. Vous allez nous en préserver, n’est-ce pas ? Le vin acheté à Lille sera le même que celui de Provence ou celui de la carte des grands restaurants. Garantie de qualité unique assurée. D’ailleurs Paul Bocuse, la Mère Blanc, les frères Trois Gros et Michel Bras sont déjà dans le collimateur…Tous les fours seront bloqués à 150°C et interdiction de cuire un plat de manière variable. Quarante-cinq minutes pour tous les rôtis !

Réglementez la pratique de la parole Mesdames, Messieurs les Ministres, clonez les âmes, faites nous bêler en cœur si vous pensez que vos vies en seront moins monotones.

LES PSYS DANS DES RESERVES COMME LES INDIENS D’AMERIQUE

Enivrez les psychanalystes avec votre vin de qualité garantie en leur promettant un statut d’exception, comme le plus grand pays démocratique a laissé choisir les indiens d’Amérique - entre leur abdication avec des avantages considérables - ou leur extinction ? Mais ne sont-ils pas en voie d’extinction dans leur réserve d’exception ? Ils possèdent des avantages sociaux et financiers qu’aucun autre citoyen ne peut revendiquer, mais la majorité des leurs sont devenus alcooliques et leur culture s’est éteinte.

L’exception pour la psychanalyse est la même mascarade. C’est la voie royale pour éradiquer toute forme d’invention et de création dans le travail. Une mise en réserve est une mise en bière, si vous me permettez une spécificité belge. Réglementer la pratique de la parole ne donnera aucune garantie de qualité. Le vin Français, sans aucune mesure avec la complexité de l’âme humaine, vous le démontre.

Vive la vinification laïque, Vive Michel Bras et à votre bonne santé Mesdames, Messieurs les Ministres.

Par Edouard Lambeau le 09/03/2004