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Tout un champ de lettres à écrire et à combiner pour cerner au mieux l'objet et lutter contre sa négation

Par François de Coninck, Edouard Lambeau, Thierry Van de Wijngaert

«Comme toute quête authentique, la quête critique consiste, non point à retrouver son objet, mais à maintenir les conditions de son inaccessibilité» Giorgio Agambem

Le 29 janvier 2004, une réunion d’(a)lpha - Belgique s’est tenue au local de l’Association de la Cause Freudienne à Bruxelles à l’initiative d’Edouard Lambeau. Si l’ACF entend ainsi soutenir notre initiative, il nous faut préciser qu’(a) l p h a - Belgique n’entretient aucun lien institutionnel ni avec elle, ni avec aucune autre école. Une trentaine de personnes d’horizons fort différents ont répondu à l’invitation. Pour dégager l’enseignement des échanges qui ont nourri cette première rencontre, un noyau de travail s’est constitué. Le texte qui suit est le produit de ces échanges.


L’éthique de la psychanalyse

La psychanalyse, ancrée dans une pratique rigoureuse et une recherche clinique continue depuis plus d’un siècle, nous donne un éclairage à nul autre pareil pour lire le moment présent et penser son articulation avec le passé, étant tout particulièrement attentive à repérer ce qui, du passé, est voué à faire retour dans le présent. En ce sens, l’éthique de la psychanalyse, par son abord singulier du rapport du sujet au réel, constitue fondamentalement une position politique dont nous pouvons nous soutenir pour être des citoyens décidés à ne pas se laisser submerger par la tendance actuelle à la réduction forcenée de l’être parlant à un être purement quantifié.

Il y a de l’intraitable dans l’humain : c’est ce que nous enseigne encore et toujours la psychanalyse, à rebours de tout ce que l’air du temps produit comme discours lénifiants sur le marché flottant des symptômes.

Voilà ce qu’il s’agit d’opposer à ces discours sans parole qui prétendent tout dire, tout traiter et tout réglementer. Dans le champ de la difficulté de vivre, l’éthique de la psychanalyse nous invite à prendre soin de ce qui ne se guérit ni par la science, ni même d’ailleurs par la parole, sans dénier ni à l’une ni à l’autre les vertus de leur opération au cas par cas.

Contre la croyance scientiste dans la possible éradication de cet intraitable dont les particularités embarrassent visiblement de plus en plus la société ou, à tout le moins, ceux qui font profession de la représenter, la nécessité de promouvoir l’analyse profane au sens où Freud l’entendait trouve donc ici un premier appui essentiel : il s’agit bien de faire en sorte que la pratique inédite de la parole inventée par Freud et réinventée par Lacan ne tombe pas sous la coupe réglée ni de l’université et de ses licences, ni du pouvoir médical et de ses prescriptions, ni du pouvoir administratif et de ses logiques bureaucratiques anonymes.

La «tutelle de l’intime»

C’est précisément sur cette question de l’ingérence de l’Etat dans l’intimité du sujet – question qui est au cœur même du principe de la psychanalyse laïque – que nous proposons de centrer toute notre attention. Il s’agirait pour nous de se saisir de cette question et de la dynamiser dans un mouvement de citoyens issus des différents secteurs concernés.

En effet, force est de constater que le secteur de la dite santé mentale n’est pas le seul à être concerné par cette tendance actuelle et ses effets dévastateurs : celle-ci est à l’oeuvre à l’intérieur comme à la croisée de différents champs d’intervention, qui se sont historiquement constitués dans un certain rapport à l’action publique -dont l’enseignement et le travail social. Un peu partout, en effet, l’étau des réglementations, des procédures de contrôle et d’évaluation se resserre en se diversifiant, signe de l’inquiétante montée en puissance, par voie de réglementation légale, administrative et judiciaire, de ce qu’on peut appeler la tutelle de l’intime. Désormais, l’idéal de normalisation objective des comportements se décline à travers d’innombrables processus d’assujettissement subjectif des individus, le plus souvent mis en œuvre au nom de leur bien-être ou de leur surveillance : un programme dont nous pensons, avec d’autres, qu’il constitue un enjeu politique majeur en ce début de 21ème siècle.

En articulant les termes de contrôle, de vérification, d’évaluation, de gestion, de prédiction et de réduction des risques, le discours commun de légitimation qui accompagne la progression de cette tendance témoigne de la dérive scientiste de notre société sécuritaire. Ce phénomène signe une ingérence excessive et arbitraire de l’Etat dans l’intimité irréductible des citoyens comme dans les pratiques des acteurs : une intrusion dont la légitimité démocratique mérite d’être interrogée dans ses manifestations les plus concrètes comme dans ses soubassements idéologiques.

Un temps pour comprendre

Face à la complexité de la situation présente, le projet qui se dégage est donc celui d’un temps pour comprendre : il s’agira pour nous, d’une part, d’établir – chacun à partir de son expérience et de sa position dans le champ social – un état des lieux aussi précis que possible des modes d’évaluations des pratiques dans les différents secteurs évoqués plus haut, et d’autre part, de saisir ou de forger les outils qui permettent pour chacune de ces situations d’en déconstruire la logique.

Médiateur scolaire à l’école de La Providence à Bruxelles depuis 10 ans, Fabian De Brier sera notre premier invité. Il amènera un éclairage incisif sur sa rencontre avec la question de l’évaluation. Il la situe structurellement dans la culture occidentale, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un regard critique sur sa position, ouverte mais prudente, d’acceptation d’une forme de quantification de son travail. Mais pas n’importe laquelle ! Une grille et des items ont été proposés aux médiateurs bruxellois qui s’y sont opposés. Il témoignera de ces moments d’assauts du politique ou de ses collègues, happés par la volonté de circonscrire un signifiant maître : la violence à l’école. Il repère une conséquence fondamentale de l’évaluation : elle annihile le désir à l’œuvre dans l’invention du métier. Nous l’attendons avec joie pour en discuter avec lui, le mardi 20 avril à 21h00.


Par François de Coninck, Edouard Lambeau, Thierry Van de Wijngaert le 30/05/2004